‹ Contes suissesChapitre 138 sur 159 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

ITn Sage.

Jonathan partit an milieu d'une nuit d'hiver, dévoré par une Gèvre brûlante, et voyagea sans relâche pour arriver au lieu où l'appelaient les affaires du major. 11 semblait avoir pris la résolution de se tuer à force de travaux et de fatigues; mais les occupations pénibles auxquelles il se livra sans mesure eurent, au contraire, pour résultat de le distraire de ses pensées. Les premiers accès de sa douleur s'épuisèrent ainsi , et se changèrent en un sentiment mélancolique et calme.

Il put se livrer aux affaires du major avec plus de calme, de suite et de dignité. H visita les collatéraux, les magistrats, les personnages influents. Les droits du major étaient trop bien fondés pour qu'il n'eût pas gain de cause ; mais ils n'étaient pas assez prouvés pour ne pas fournir matière à un long et coûteux procès, que les juges , les procureurs , les greffiers et les avocats ne désiraient pas avec moins d'ardeur que les compétiteurs à l'héritage.

Jonathan, dont la bonté et l'éloquence gagnaient tous les cœurs, parvint à obtenir de ces derniers qu'ils renonceraient a leurs prétentions, moyennant la cession d'une métairie située non loin de la ville qu'ils habitaient; mais

il lui fallait pour conclure cet arrangement le consentement écrit du major.

Il attendait de jour en joor cet écrit qui lui était nécessaire. Cinq jours suffisaient pour qu'une lettre parvint d'une ville k l'autre ; mais cinq tu six s'écoulèrent sans que Jonathan reçût de réponse du major. Ce retard lai causait une inquiétude mortelle; mille craintes l'agitaient au sujet de l'aimable famille qu'il avait laissée dans la douleur. 11 ne put résister plus longtemps, et résolut, Vil ne recevait pas de réponse dans peu de jours , de partir, quelque chose qui pût en résulter.

U se disposait déjà h s'éloigner lorsqu'une lettre du major lui parvint enfin. Il brisa le cachet en tremblant, et, les yeux pleins de larmes, il lut ce qui suit :

« Cher Jonathan, nous tommes, Dieu merci, tous bien portants; ma Delphine est aussi rétablie. Je te remercié de toutes les peines que tu te donnes, et t'envoie mon consentement au sujet de la métairie. Maintenant l'affaire de la succession se trouve terminée. Écris au régisseur des domaines de tout mettre en ordre. Je m'y rendrai a la fin de ce mois ou au commencement du mois prochain avec ma fille Lénore. Delphine veut entrer dans un cloître; elle a cette idée, rien ne peut Fen détourner; elle insiste pour que moi et sa sœur nous l'y conduisions. Elle veut aussi que tu l'accompagnes. Ainsi le 25 de ce moisnous t'attendrons dans l'auberge d'Arxfeld. N'y manque pas; tu donnerais la mort k Delphine. Sa volonté expresse est que tu t'y trouves ; et quand nous sortirons du cloître, je te donne ma parole d'honneur de ne pas chercher a te retenir , si tu veux toujours nous quitter;

mais si tu te sens le courage de rester avec moi, Jonathan, tu seras toujours l'ami de ma vieillesse. Ainsi le 25 de ce mois k Arxfeld; n'y manque pas. J'ai d'ailleurs quelque chose à te confier au sujet de l'héritage. Ton ami,

» Le major de Tulpen. »

Au bas de cette lettre Lénore avait ajouté les lignes suivantes :

« Àh ! mon cher monsieur Frock, vous nous avez causé une bien terrible nuit ! Je ne voudrais jamais en passer une semblable ; mais Delphine se trouve bien maintenant. Puisse votre religion vous donner les consolations que la nôtre donne a ma sœur 1 Delphine n'a plus qu'un seul désir : celui de vous voir et de vous parler encore une fois. Au nom du ciel! ne manquez donc pas de venir, si vous tenez le moins du monde à notre amitié et a notre estime. J'aurais encore tant de choses, tant de choses a vous dire ! mais je n'ose pas. Vous saurez tout cela a Àrxfeld. Votre amie,

» Lénore de Tulpen. »

Cette lettre arriva si tard, qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour se trouver a Arxfeld. Frock se hâta de terminer l'acte de cession, et partit en toute hâte pour le lieu désigné.

Ce voyage fut pour lui encore plus triste que celui qu'il avait fait en quittant l'aimable famille. 11 connaissait en partie les peines de Delphine, et les motifs qui la portaient à quitter le monde, et il prévoyait une séparation encore plus douloureuse que la première. Mais cçtlp

pensée ne l'empêcha pas de se rendre aux désirs de Delphine.

Le crépuscule s'avançait déjà lorsqu'il arriva devant l'auberge d'Arxfeld. Il apprit que le major était arrivé depuis le malin avec sa famille, et qu'il s'était rendu au monastère de Sainte-Marie avec ses filles. C'est là qu'il attendait Jonathan. 11 avait donné l'ordre qu'on le prévînt de son arrivée avant qu'il se rendit auprès d'eux. Frock attendit près d'une heure , avec le frisson de la fièvre, le retour de son messager. 11 revint enfin, et lui annonça qu'il était chargé de le conduire au cloître.

Frock le suivit. Son cœur battit vivement en apercevant, à la clarté incertaine de la lune, les hautes murailles, les tours et les bâtiments du cloître, et lorsqu'après lui avoir fait traverser une longue et sombre allée d'ormes et de tilleuls, son guide s'arrêta devant la porte du monastère. En ce moment, la cloche de l'église se fit entendre; elle rendait un son lent et lugubre. Le major sortit de la maison ; une tourière le suivait, et un valet portait une lanterne devant lui. Le major embrassa Jonathan avec attendrissement. L'affliction de Jonathan l'empêcha de prononcer une parole.

— N'est-ce pas , Jonathan , tu aimes toujours ma Delphine? dit le major.

Frock pressa en silence la main du vieillard.

— Précède-nous, dit le major au valet. — Donne-moi le bras, Jonathan ; sois l'appui de ma vieillesse ; nous allons la voir.

Ils traversèrent ensemble la cour déserte du cloître et les corridors glacés et silencieux. Le valet ouvrit la porte

de l'église. Le prêtre se tenait incliné; priant devant l'autel, faiblement éclairé par la clarté d'une lampe et de plusieurs cierges. Quelques paysans priaient a genoux. Comme le major traversait l'église, appuyé sur le bras de Jonathan, Delphine s'avança vers eux la tête baissée, conduite par Lénore. Elle tendit à Frock une main tremblante. Us se trouvèrent près de l'autel, s'agenouillèrent auprès du prêtre, et celui-ci, se tournant vers eux, prononça a voix haute les paroles de la liturgie qui consacrent une union. Frock ne savait plus ce qui se passait ; il avait presque perdu ses sens.

Après la cérémonie, le major ramena sa fille et Jonathan, qui se laissa machinalement conduire, sans savoir où il allait; mais, a la porte de l'église, il tomba aux genoux de Delphine , en gémissant hautement et les mains étendues vers elle. Le major et Lénore pleuraient de joie. De semblables larmes n'avaient jamais coulé dans ce lieu de réclusion éternelle.

Delphine releva Jonathan, et le pressa contre son cœur : Je suis à loi, dit-elle. En même temps Frock se sentit serré dans les bras du major et de Lénore. Le vieux prêtre les contemplait avec attendrissement : c'était un ancien ami du major, qui s'était prêté a ses désirs. Il se rendit avec eux à l'auberge, où les attendait le repas de noce que le major avait fait préparer.

— Et toi , demi-chrétien , dit-il a son gendre ravi, as-

tu pensé que nous agirions moins chrétiennement que toi? Ne savons-nous pas que Dieu ne regarde pas à la personne, mais au cœur de celui qui le craint et agit

boitement. — « Ge ne sont pas ceux-là qui crient : Seigneur! Seigneur! mats ceux qui font la volonté de mon père céleste, qui sont les enfants de Jésus, » dit l'Évangile. Il dit aussi : « Vous les reconnaîtrez a leurs oeuvres.! Sais-lu? c'est à cela que nous t'ayons reconnu.

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