CHAPITRE V
Les Bous Parent».
Cette fois le docteur eût renversé dans la rue son propre beau-frère l'avocat Zange, si celui-ci n'eût été aussi corpulent et d'une stature assez gigantesque pour résister à ce choc terrible.
— Eh! mou frère! s'écria l'avocat d'un air piteux, si vous ne m'étiez aussi proche, je vous intenterais un procès pour attaque sur la voie publique. Si vous m'avez rompu une côte, vous serez tenu de la remettre gratuitement, et je ne vous demanderai qu'une indemnité.
— Je vous demande pardon , dit le médecin ; et il voulut s'éloigner. L'avocat le retint par le bras. — Ou courez-vous donc avec tant de hâte, docteur? d'où venez-vous ainsi ?
— De chez la tante Sara; elle est mortellement malade, répondit le médecin.
— Mortellement malade, mon frère? mortellement malade ! La volonté de Dieu soit faite. Au revoir, mon frère ! Et il se dirigea a grands pas vers la maison de la tante.
— Si le docteur convient lui-même qu'elle est mortellement malade, il faut que cela soit, murmura l'avocat tout en marchant. Pourvu qu'elle ne se refuse pas a faire
un testament! Il est fâcheux que j'apprenne sa maladie I si tard. Qui sait si le philosophe ne s'est déjà pas fait ! payer ses volailles et ses pâtés, ou si le ministre ne lui a j pas fait marchander le salut de son ime?
Il entra hors d'haleine dans la chambre de la vieille demoiselle. Une servante était occupée en ce moment à lui faire respirer des sels ; et Sara ressemblait en effet à une personne mourante, car elle venait a peine de sortir de l'état d'évanouissement où l'avait jetée le départ du docteur. L'avocat prit aussitôt un air de circonstance; mais son cœur était plein de joie, car il trouvait la tante dans une excellente situation pour faire uu testament. — C'est maintenant qu'il faut frapper le fer, se dit-U. Nous verrons si le professeur et le ministre trouveront quelque chose à glaner après moi I
Dès que Sara fut en état de l'entendre , l'avocat lui parla de la douleur qu'il éprouvait en la voyant si faible; puis il lui conseilla de prendre un autre médecin que le docteur Falk.
— Pourquoi cela? demanda Sara.
— Voyez-vous, c'est un pauvre diable. Il espère peutêtre hériter, et il ne se donnera pas autant de peine pour sauver une personne qui nous est si chère. Les hommes sont faibles. 11 Yaut mieux en prendre un qui soit neutre que partie dans une semblable affaire. Et vous comprenez cela : un médecin qui est en même temps légataire est juge dans sa propre cause.
La vieille tante hocha la tête.
— - Au reste, continua l'avocat, a qui le branlemeat de tête de la tante donna do l'espoir, parce qu'il en cou-
duait que le docteur n'était pas juge dans sa propre cause, c'est-h-dire héritier; au reste, je ne veux rien dire contre lui; c'est un assez brave garçon; mais les autres lue sont suspects : le ministre et le professeur... fi donc ! ce sont des gens qui se réjouiraient de la mort de leur prochain , s'il leur en revenait la moindre chose.
— Mais comment! serait-il vrai?... s'écria la vieille demoiselle ; mes deux neveux se réjouiraient de ma mort!...
— Je ne puis vous le cacher plus longtemps, ma chère tante, le ministre disait dernièrement qu'il avait déjà composé depuis longtemps votre oraison funèbre; mais que votre opiniâtreté k vivre était telle , que les vers mangeaient déjà son sermon.
— Juste ciel ! je ne me serais jamais attendue h cela de la part du pasteur.
— Et le professeur ajoutait qu'il viderait une bouteilte de Champagne le jour où Ton ferait l'ouverture de votre testament.
— Ah! ah! mes neveux, s'écria la tante ; attendez , je ne suis pas encore morte ! Je vous ferai pleurer réellement!
Ces derniers mots effrayèrent quelque peu l'avocat; il n'osa pas parler de testament, et s'éloigna inconsolable.
Bientôt après lui arriva hors d'haleiue le ministre Waldhom. Sara, a qui la colère avait véritablement donné la fièvre, s'était mise au lit. Lorsqu'elle vit le ministre, elle détourna la tête et dédaigna de lui répondre. L'ecclésiastique n'en fut que plus convaincu que la tante approchait de sa dernière heure, et commença,
sans plus de cérémonie, une prière des morte : Prépare ton âme, dit-il enfin en terminant sa litanie, prépare ton âme, car il faut mourir 1
— La chose n'est pas aussi avancée ! s'écria enfin la tante Sara d'une yoix claire.
— Que me disait donc le cousin Zange? dit le ministre un peu décontenancé; mais ne tous laissez pas effrayer par ce vain avocat, ma chère tante; il a juré qu'il ferait lui-même votre testament, et a sa guise; mais j'espère que vous ne vous laisserez pas dépouiller par lui.
— Et comment cela?
— Sans doute il prétend que votre bien est sa propriété, attendu que vous ne l'avez conservé que par le procès qu'il a gagné. Sans moi, m'a-t-il souvent répété, elle n'aurait pas un florin aujourd'hui.
— Laissez* moi, laissez-moi, mon neveu, dit la tante hors d'elle-même. Je n'ai besoin ni de ses plaidoyers , ni de vos prières des morts !
À peine le ministre se fut-il éloigné , que le professeur se présenta; il venait offrir a sa tante les consolations de sa philosophie, et quelques réconfortatifs qu'il avait fait préparer dans sa cuisine, d'après les recettes des meilleurs maîtres. — Mais la tante, que la rage empêchait presque de parler, lui cria dès qu'elle l'aperçut : Allez, mon neveu, épargnez-vous vos coulis et vos consommés, et allez faire rafraîchir le flacon de Champagne que vous devez sabler le jour de ma mort!