‹ Contes suissesChapitre 148 sur 159 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Pieuse Ruse.

Le printemps avait succédé a un long hiver. Les chaudes journées approchaient. Le docteur Falk avait déjà remarqué que la tante Sara avait conçu des inquiétudes sans motif; il le lui avait même annoncé, mais en vain : la vieille fille ne voulait pas renoncer h. son illusion. Suzette et le docteur furent forcés de se taire pour ne pas la fâcher ; et de lui laisser sa croyance ridicule.

— Elle m'inquiète, en vérité ! dit un jour Suzette a son mari. Elle se tourmente sans cesse, et souvent elle

me semble folle.

— C'est ce qu'elle est dans toute l'étendue du mot! dit le docteur; c'est chez elle une idée fixe, une monomanie ! Toutes les médecines du monde ne la détruiraient pas. Ce qui me reste à faire, c'est d'essayer de chasser son erreur par une autre. Quand il en sera temps, je lui donnerai notre enfant comme le sien.

— Mais le croira-t-elle?

— Si elle ne le croit pas, elle sera guérie. Quelques semaines plus tard Suzette ne parut plus

chez sa tante. Le docteur annonça à Sara que sa femme avait éprouvé un accident.

470 LA VIEILLB FItLR. t

— Quoil l'enfant qu'elle portait serait-il mort? de- ,: manda-t-ellc. y

— Oui, répondit le docteur en soupirant.

— Hélas 1 pauvre* femmes que nous sommes ! dit la tante en soupirant à son tour.

— Soyez sans inquiet, m* foftfc.

Un malin, au point du jour, la tante Sara fut réveillée

d'une singulière manière : on lui jetait de l'eau au visage, et on lui tenait sous le nez des flacons d'alcali et d'éther.

Elle ouvrit les yeux, et yi|t le docteur auprès d^lle.-^ Juste ciel! je me meuqs. Que faites -vous donc, ip/$ neveu?,

Silence , ma tante; ae parlez pas , dit le docteur ajei} ménagement. — Faites -moi seulement signe que voj^s vous trouvez mieux.

— Cpoupent ! mieux?...

— Sans doute. Vous êtes restée quatre heures évai^uiftl J'ai craint pour votre vie ; maintenant tout, va bien,. Nojjg soipmçs sauvés. Un enfant çbarmaiU I

— Quoi ! décria, Sar& çxUreipemep^ éprise,

— TJn jpIJL pçtit çaççoç, YorçIe2H(ous le xw ? C'est l# Çrçmiçre co^ola^n d,'une ipèrç, çelje q^ui la, dédommage de toutes s,es souffrances...

— Mais, mon neveu...

— J'ai dit à tout le monde* <mç c'est Vei^fa^jt de ma femme ; il passera pour cela dans la, mai^ofl^

— Ah! mon nevçu, vçtre prudence, vos secours, vos conseils... Vous êtçs yn auge 1

Le docteur sortit. La tante tablait dç joie et de

frayeur. Elle se retourna. La table était couverte de ûoles et d'instruments de chirurgie. Une nourrice apporta l'enfant; il dormait doucement. Sara ne prononça pas une parole; elle le contempla longtemps, pleura amèrement, couvrit de baisers la petite créature, et dit au docteur, tandis qu'on l'emportait : « C'est le trompette tout vivant I 11 me semble le voir. Dieu veuille avoir son âme! »

Après quelques semaines d'un strict régime, Sara, encore un peu affaiblie, sortit enfin de sa chambre. Elle se plaisait k bercer l'enfant et a le porter sur ses bras. Sa première sortie fut pour aller à l'église remercier Dieu de son heureuse délivrance, et de lk chez son notaire pour faire donation entière de ses biens au docteur, avec la seule clause de réserver une pension considérable k l'enfant du trompette.

C'est ainsi que le pauvre docteur Falk devint tout k coup, grâce k sa tante, un homme riche, et que la faculté de médecine l'emporta sur les trois autres.

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