CHAPITRE PREMIER
lie Déficit.
— Je suis perdu, Colas, dit M. Larmes en sortant a une heure inaccoutumée du bureau de la marine k Paris, dont il était l'un des agents comptables, et se jetant chez lui dans un fauteuil ; je suis perdu , il faudra nous séparer ; je ne pourrai pas avoir plus longtemps soin de toi , Colas. Je suis affligé de ne pas pouvoir tenir parole k ta mère, à qui j'avais promis de te servir de père tant que je vivrais.
Colas Rosier, qui n'avait jamais vu son maître dans une telle agitation , était resté immobile d'étonnement. Abandonné par M. Larmes, qui l'avait fait venir auprès de lui un an auparavant, il se trouvait désormais l'homme le plus délaissé de la terre. II n'avait appris, dans le village où il avait été élevé auprès de sa mère, bonne couturière campagnarde, qu'à écrire assez nettement; et les bénéfices que lui donnait son état de copiste lui procurent seuls les moyens de subvenir à ses besoins journa-
Hors. M. Larmes, ancien ami de sa mère, avait élé assez bon pour se charger de son avancement; il le traitait comme son fils, et l'employait a mettre au net les pièces de sa comptabilité. Colas était une bonne âme, elle vieux Larmes, âgé de soixanXe ans, sans enfants, lui destinait eu secret, après sa mort, la jouissance de son modeste héritage.
— Vous êtes perdu? dit Colas. Qu'avez-vous donc fait, M. Larmes?
— Ahl je n'ai rien fait, mais il faudra que je fasse! répondit le vieux commis en jetant son portefeuille sur la table. Nous en parferons. Je té donnerai ce qui me reste d'argent, comme dernière disposition. Si tu ne me vois pas rentrer demain, je serai arrêté. Alors mets-foi en course, cherche de remploi fcù tu pourras < et quelque chose que* tu entendes dire de moi y tfcfttanér toujours pour un honnête bomme;» iUi u[i < i . .-
Colas était'bors'de lui d'effroi et de douleur. Tl supplia en pleurant sou père adoptil de lui confier ce' qui fài était arrivé:' 11 juna de mourir plutôt qtte de t'abaitâdn-
Le vieillard garda longtemps le silence. Enfin il reprit la parole et dit ï ^- Colas, à toi, k toi seul je puis cotaftér cela. Malheur à toi si tu en reparles à quelqu'aulre! H pourrait t'en coûter; aifisi qufa «Mrt<, fe liberté WpefcH être la vie. Mais it est peut-être bon q«e je «te 4e <ccm§e, afin que tu croies aiv moi us a mon rnnoceuce, si personne autre n'y croît. Mais fois muet comme une tombe , et si lu oses risquer ton repds en parlant , ne le- fais •du moi us que lorsque je m'aurai plus rien à perdre. ...
Colas promit tout ce qu'exigeait son vieux bienfaiteur. CeluiHn*cémmeBça atovs enicefc mois : — Jl se trouve dans la caisse de la marine un déficit de plus d'un demimillion. La chose est évidente et ne saurait se cacker plus longtemps. Mo» chef , M» de Gatry, s'est perdu par diucroyables prodigalités, et il cherche à mettre sa faute sur le compte d'un de ses subordonnés. Dieu sait quel péché j'aiicommi* pour que- M. de Catry ait jeté les yuux sur moi! 11 iti'a offert quarante, soixante mille livres si, dans une lettre que je lui adresserais, je toulais me déclarer coupable. H s'est mis devant moi a deux geuoux. 11 m'a dit qu'étant sans femme, sans enfants, mon propre maître, je n'avais rien a perdre et tout a gaguer dans cette affaire; tandis que lui*, état, dignités, 1 uouneur d'une grande famille , l'espoir d établi* ses enfauts, il se verrait tout ravi.' 11 a prétendu que ce sérail faire uu léger sacrifice qftode lui écrire une lettre dont il payerait chaque ligne dix mille livres, après m'a voir assuré les moyens de fuir dans un pays étranger. Et lorsque, lidèle a ma pauvreté, a ma probité, je lui ai modestement opposé de. justes représentations, il s'est relevé on fureur; mais se remettant bientôt, il m'a dit froidement : « 11 n'y a pas ici pour vous de retour possible. Je vous ai redemandé, il y a quelque temps, les contrôles et les livres de caisse; je les ai déjà changés conformément à mes vues. Voulez vous nie pousser dans l'abîme? Par le ciel I vous vous rompiez le cou avant moi. Choisissez : nous jouons maintenant vie contre vie. »
— C'est à peu près ainsi qu'il me parla. J'étais si effrayé, que je ne savais que conseiller, que dire. Je me
sentais inondé de sueur. Dans sou désespoir, il semblait sur le point de m'égorger. Alors il n'aurait eu qu'a dire que je m'étais rendu coupable, que j'avais imploré sa grâce, et que, dans sa colère, il m'avait frappé et tué sur l'heure. Ah! Colas, de quoi de tels personnages ne sontils pas capables !
— Cet homme est Satan en personne! s'écria Colas. Je cours chez le ministre, chez le cardinal de Bernis-, chez le roi ; je leur demanderai du secours.
— Yeux- tu donc courir à ta mort! s'écria M. Larmes. Tu m'as promis le silence. Ne fais pas un pas, ne prononce pas une parole ! Je ne veux pas que tu te perdes avec moi. J'ai demandé du temps pour réfléchir; M. de Gatry m'a accordé vingt-quatre heures. Demain, a dix heures, il faut que je lui porte une décision, c'est-a-dire un billet qu'il m'a donné, rédigé comme s'il était adressé par moi à lui, copié mot à mot de ma main, et que je parte aussitôt en poste, ou a onze heures je serai prisonnier; jusque-là je ne dois pas quitter la maison, ni toi non plus. Des espions rôdent dans la rue. H s'agit de ma vie et de la tienne; le furieux risquera tout pour se sauver.
— Et que voulez-vous faire, M. Larmes? demanda Colas extrêmement ému.
— Je me confie eu Dieu; il ne laissera pas succomber l'innocence, Colas! Je me lais et j'espère. J'attendrai que l'on vienne m'arrêlçr. Dans les mains de la justice, je serai du moins préservé d'un assassiuat ; alors je parlerai. 11 arrivera ce qu'il pourra; Dieu ne m'abaudonnera point. Jusque-là je me tairai! Je le donne tout mon argent. Si
l'on me condamne malgré mon innocence , si le scélérat l'emporte au moyen de ses parents puissants, vis tranquille et honnête. Il ne me servirait de rien que tu le compromisses.
Ils parlèrent encore de cette horrible affaire ; le vieux commis, avec la fermeté d'une conscience pure; Colas, avec la douleur et le désespoir d'un fils tendre et reconnaissant. Plus M. Larmes puisait dans cet entretien du calme et de l'espoir, plus Colas sentait augmenter sou trouble et son chagrin. En consolant son jeune ami, M. larmes se sentait consolé lui-même. Enfin il lui dit de se rendre dans sa chambre, de travailler et de se distraire comme il le pourrait. Colas obéit tristement et sortit en silence. M. Larmes, qui se trouvait dans la situation d'un Courant, s'occupa a mettre en ordre ses papiers.