CHAPITRE II
Pauline*
Colas Rosier, pâle et défait y traversa en se tordant les mains la cour de l'hôtel où M. Larmes occupait un appartement dans l'arrière- bâtiment. Cet hôtel appartenait au comte d'Oron, qui y tenait, avec la comtesse sa femme, une des maisons les plus brillantes de Paris; on disait même que lp prince de Sou bise faisait, la cour a la fille du comte. En effet , le prince était uu des amis les plus assidus de l'hôtel d'Oron , et semblait fort occupé de la jeune comtesse ; mais lui seul il savait mieux que personne que ses visites s'adressaient moins à mademoiselle d'Oron qu'à son aimable demoiselle de compagnie , Pauline de Pons. Pauline, jeune orpheline, sans fortune, dépendante des bontés du comte, s'inquiétait fort peu des galanteries que lui prodiguait le prince, qui , malgré ses quarante ans, passait encore pour un homme à bonnes fortunes. Elle n'était que plus attentive aux regards purs et tendres que lui lançait son jeune voisin Colas ; aussi avait-elle sans cesse d'importantes affaires a traiter avec lui. Il transcrivait, pour elle et la jeune comtesse, tantôt des poésies, tantôt de la musique, et cette occupation lui procurait mille douceurs; mais il était loin de soupçonner qu'il eût gagné le cœur de Pauline , dont la
socié(& était devenue pour lui uu besoin agréable. Il se plaisa.it singuiièremenl.auprès, d'elle; niais il ne comprenais nullement le, feu de ses regards; il arrivait saus que le cœur lui battît , et s'en allait aussi calme qu'il était jrejm : Colas ignorait complètement ce qu'était une paS- ,,, Paul^ie était à s* feaèlre qui donnait syr la cour, lorsque Colas passa,, pâte et défait, et se lardant les mains. La vue.de son ami plongé dans une douleur muette l'effraya for(t. Elle, luf Qt lin signe; raais.il.ne le, vit pas. — CqJ^I lui prjp-t-elie en l'appelant. H releva la tôle, et
monta te,n,sQupiraut
. -n Qu/avez-yop^donc» Cotes? au nom du ciel , que vous est-jj, arrivé?, lui dit-^lle lorsqu'il epjLra dans sa «bambre et qu'elle remarqua qu'il avait pleuré. H se tut et soupira encore, .< « • i
( . — Parlez dqpc, mon cber Colas.!, votre. silence me tue; e$t-il ajçrjyé un .malheur? je tremble, de toys mes. membres. Diles-}e-moi»; ,qu9.o,d ce se^aty e,c qu'il y a de plus affreux, je Y04& ep, conjure, dites-le-moi. Il se lut etjsojjpirg,. , . „
Iy'în^uiétude de Pauline. Ait Alors ,poriée a son comble. ^ÔUQJ! Cotys, s'écrie-t-elle, vous ne me.lrouvez pas dign$, d;un,e réponse? vous ai-je offensé? ne suis-je donc rien pour vous? Ne me laissez pas plus longtemps dans celle, (ipcerUli}d£ mortelle, parlez! u j.. Colas. leva, les épaules et dit ; — Mademoiselle Pauline, laissez-moi garder le silence, je ne puis rien vous dire Wfas* u0^s d^ons n^us séparer ; demain je quitte celle maison , peut-être Paris.
Pauline, h cette déclaration, devint d'une pâleur excessive. Elle fut obligée de s'asseoir, regarda fixement Colas, saisit sa main comme pour la retenir, afin qu'il ne se séparât pas d'elle, et balbutia : — Et pourquoi partir, Colas? — Il se tut.
Après un instant, elle répéta sa demande d'une voix tremblante ; ses yeux se remplirent de larmes. — Suis-je donc, dit-elle, suis-je donc si peu de chose pour vous, que vous ne vouliez pas même me dire pourquoi vous quittez Paris? Colas, si vous pensiez ainsi, je vous haïrais de tout mon cœur, si... je le pouvais. Non, je ne le pourrais pas, Colas. Allez-vous-en donc. Je n'avais sur la terre d'autre ami que vous. Allez, vous trouverez assez d'amis et d'amies; mais personne qui prenne plus de part à votre bonheur. Allez ! s'écria-t-elle en se couvrant le visage.
'Lorsque Colas vit pleurer la charmante Pauline, il sentit son cœur se serrer de peine. —Ah! belle Pauline, ditil , ce n'est pas de mon gré que je pars. Que je serais resté volontiers t Que votre intérêt me touche! Si vous saviez combien vous m'êtes chère si vous saviez ce que
A ces mots, Pauline leva les yeux vers lui, et lui dit : — Pourquoi donc me tourmenter si je vous suis chère? Je remercie le ciel de ne pas m'avoir donné de frère; car s'il me traitait comme vous le faites , je mourrais de douleur.
— Et si j'avais une sœur, reprit-il tristement, et qu'elle
vous ressemblât je pourrais lui conter mes peines;
mais
— Confiez-les-moi , peut-être pourrai-je vous donner
un bon conseil, mon cher Colas. Figurez-vous que je suis votre sœur, voici ma main ! Elle se leva el lui tendit la main.
11 la baisa avec respect , et regarda avec embarras la jolie sœur qui lui demandait si tendrement son secret. — Qu'il en coûte de faire ouvrir celle bouche muette ! ditelle en approchant l'extrémité de son doigt de ses lèvres, et en laissant sa main sur son épaule. On ne sait comment il arriva que le visage du frère et celui de la soeur se ^rapprochèrent, el que les lèvres de Colas louchèrent la joue de Pauline. Colas se sentit tout changé. 11 voyait déjà en mademoiselle de Pons une sœur pour qui il ne devait pas avoir de secret. Il lui confia ce qu'il venait de promettre de taire éternellement.
Pauline, quelque effroi que lui eussent causé ces nouvelles , montra assez de calme. Elle aimait , et rien ne semble impossible pour celui qu'on aime.
— Tranquillise-toi, bon Colas ! dit-elle, tu ne dois pas, tu ne peux pas m'abandonner. 11 se trouvera des moyens de sauver ton père d'adoption.
— Mais, sans rien Irahirl dit Colas inquiet.
— Va, va, Colas ! laisse-moi seule, je veux réfléchir. Il faut qu'il se trouve quelque chose.
Colas sortit; mais sous la porte il lui fit signe du doigt, en lui disant : — Sœur Pauline , si tu me trahis , de ma vie je ne serai plus frère de personne !