CHAPITRE V
lie «fuse.
Gomme Jacques arrivait a la maison , il rencontra son maître, le juge Hauimartin, qui lui dit : Jacques, que portes-tu la?
— Une boîte pour madame Manon ; mais je ne dois pas dire de qui elle vient.
— Pourquoi pas?
— Parce que j'aurais affaire k M. Colin.
— Tu fais bien de n'en rien dire. Mais il est déjà tard : donne-moi celle boîte; je vais chez Manon, je la lui remettrai, et je ne lui dirai pas qu'elle vient de Colin. Cela t'épargnera du chemin, et ce sera autant de gagné pour moi.
Jacques remit la boîte à son maître, a qui il était habitué d'obéir sans raisonner. Le juge la porta à l'écart, et l'examina avec curiosité. Sur le couvercle on lisait ces mots : « A l'aimable Mariette. » Messire Hautmartin savait bien que c'était la une nouvelle méchanceté de Colin; il ouvrit la boîte, et vit avec surprise et effroi la belle cruche qu'il avait admirée à Yence. Il reconnut aussitôt que Colin voulait causer quelque chagrin à Mariette avec cette cruche; et comme le juge était un homme droit et expérimente, il. résolut, pour éviter tout
411 ià «A&ctiË <ë*fe*fe<
embarras à la jeune fille, de lui faire ce présent en son propre nom. Il aimait d'ailleurs Mariette ; et il eût volontiers voulu lui faire suivre avec lui la maxime du père Jérôme : « Enfants, aimez-vous les uns les autres I » Messire Hautmartin était, il est vrai, un enfant de cîdquante ans, et Mariette pensait que la maxime du curé ne le regardait pas. Mais la mère Manon trouvait qu'il avait de l'argent, et de la considération d'un bout de la Napotite à ratitfe; et lotisque le jugé parlait de mariage, il fallait bien, bdn grë mal gré, i)4ë Mariette 1 écoulât. Aussi la cruche ne lui fit-elle aucun plaisir; H a}rirè& l'âttilr reçue, elle sortit de là chambré fxftir aller pleurer.
i ti *
CHÂttïftÈ Vt
té* Iftëur*.
La cruche causa I Mariette beaucoup de chagrins et de tottrmeate, et mm quelque dhmè de phre.
Durant quittée jours où hé parla d'autre chose dans la Nèpoule que de la cfticbe, et thaetifi disait que c'était ad présent du juge, et que la noce était déjà arrangée. Mais lorsque Mariette eut solennellement déclaré a ses compagnes qu'elle aimerait mieui être au fend de la mer que la femme de messire Hautmartin, ce fut a qui la plaisanterait sur son vieux futur. — Ce fut son premier chagrin.
Puis la mère Manon eut la cruauté de forcer Mariette d'aller chaque matin a la source du rocher remplir la cruche d'eau fraîche et de fleurs nouvelles. Elle espérait ainsi accoutumer Mariette à ce présent et a celui qui l'avait fait ; mais elle continua de hair l'un et l'autre, et ce fut un vrai supplice pour elle que d'aller a la source. — Second chagrin.
Quand elle allait le matin a la source, elle trouvait toujours sur le rocher quelques fleurs rares fraîchement cueillies, et au milieu de ce bouquet se trouvait un papier avec ces mois : A l'aimable Mariette. — Ces fleurs et ce billet venaieut, à n'en pas douter, de messire Haut-
484 LA CRUCHE CASSEE.
martin. Elle prenait les fleurs, il est vrai, parce qu'elles étaient préférables aux fleurs des champs; mais pour le papier, elle le déchirait en mille pièces avec dépit. — Troisième chagrin.
Enfin elle découvrit, en parlant à messire Hautmartio, que ce n'était pas lui qui déposait ces fleurs a la source. Qui pouvait-ce donc être? Mariette était ce que ne sont jamais les jeunes filles, — elle était curieuse. Ses conjectures se portèrent tour a tour sur tous les jeunes gens de la Napoule ; mais elle ne put rien deviner. Elle faisait lo guet pendant la nuit; elle se levait de meilleure heure, et toujours elle trouvait ces fleurs et le papier, sans pouvoir découvrir personne. Il y avait de quoi donner de la curiosité a la plus indifférente ; mais pour elle c'était une torture. '— Quatrième chagrin.