‹ Contes suissesChapitre 21 sur 159 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

1/ Élevai ion.

Le lendemain, l'arrestation de Gatry fut la nouvelle du jour dans Paris. La caisse et les registres de son bureau forent visités, et Ton découvrit un plus grand déficit que l'on ne soupçonnait. Pendant ce temps Gatry avait repris son assurance, et protestait de son innocence. Il en résulta un long procès dont le vieux Larmes ne vit pas la fin; car la crainte et l'effroi qu'il avait éprouvés avaient sensiblement altéré sa santé. Golas fut inconsolable de la mort de son protecteur; il restait, il est vrai, possesseur du petit patrimoine de M. Larmes; mais cela l'occupait peu; il eût volontiers racheté la vie de son père adoplif au prix de tout ce qu'il possédait.

U se demanda alors ce qu'il allait faire ; car il était impossible qu'il vécût de son médiocre héritage. — Mais, dit Pauline, ne voudrais -tu pas remplir la place de M. Larmes au bureau de la marine?

— Mon Dieu! mademoiselle, y pensez-vous? cornant oserais-je porter mes idées jusque-là? Commis de 'a marine! U est vrai que j'ai souvent fait la besogne Qe M. Larmes; surtout l'hiver, lorsqu'il souffrait de son

rhumatisme il n'avait qu'a signer. Mais y pensez-

v°us, mademoiselle? commis au ministère de la marine!

M. Larmes m'a proposé trois lois inutilement pour une place vacante de copiste. JNou jamais je ne ni" élèverai jusque-là.

— Oli! la charmante modestie I comme elle l'embellit! se dit Pauline en contemplant le timide jeune homme avec un plaisir secret.

— Tu m accordes cependant que je vaux bien un commis de la marine ?

— Vous plaisantez, mademoiselle 1

— Eh bieui tu portes bien tes pensées jusqu'à moil

— à ou, uou, belle Pauline; ce sont les vôtres qui daigueut, dans voire bouté céleste, descendre jusqu'au pauvre Colas.

Quelques jours après mademoiselle de Pons dit au prince ue Soubise, qui s était approché d'elle au milieu d;un cercle briilauir : Savez- vous, mon prince, que le chagrin et la frayeur ont tué le vieux commis de la marine, qui est mort ainsi victime de la scélératesse de ce Gauy?.

— Je n'en savais pas un mot, belle Pauline*

— Voulez-vous laisser votre besogne incomplète? Le vieux Larmes a laissé un iils d'adoption qui est resté sans amis, sans secours; il se nomme Nicolas Kosier; c'est le même jeune homme qui, daus l'interrogatoire de M. Larmes , demanda ta grâce d'être condamné à sa piaee , s'il était déclaré coupable.

— Je m'en souviens.

— Ce Rosier était véritablement le comptable de la marine; le vieux Larmes ne faisait que mettre son nom au travail. Remplissez les désirs d'un mourant qui a quitté

la vie plein d'inquiétude pour son enfant. Vous me disiez nu jour que le vieillard devrait être chèrement dédommagé pour tout ce qu'il avait souffert. Il n'est plus, accordez votre protection a son fils adoptif. Il est l'héritier de la probité de son père, il mérite d'obtenir sa place; mais il est seul au monde, et personne ne parle pour lui.

— Quoi! personne? lorsque cette jolie bouche épuise son éloquence en sa faveur? dit le prince. Que je serais heureux si j'avais une aussi jolie palrone pour parler en ma faveur! car moi je mérite plus votre pitié que le fils d» vieux commis.

— Eh bien ! monseigneur, quand vous serez réellement malheureux, je ne vous épargnerai pas plus la pitié que vous ne m'épargnez l'ironie.

«. rer Ohl s'écria le prince, c'est assez. Pourquoi cent yeux,. jaloux nous surveillent-ils sans cesse? Avec quelle éloquence je. vous aurais peint à genoux mon martyre 1 Allons v je vous prends au mot : Comment se nomme ce jeune homme?

^Pauline répéta le nom de Nicolas Rosier, et le prince Péeiivit. h :. . i '•!....,

,> Jl s'en ressouvint a propos, lorsque, causant intimement aveeia xparquise, celle-ci vint h lui parler elle-même (du proeèstde Gatry. et du vieux Larme?. qui s'était vu à la wiHe d'être. <phN»gé dans l'opprobre ejtdans une éternelle captivité, >ou même de perdre la vie par la perversité de

son supérieur, . , ,,-. f ., ,,

— Dites plutotijjjîil l'a, perdu,?, btflle ,daiiie ; lepau^pç

vieillard n'a pu résister h ce coup; il est allé se justifier

devant Dieu, et il nomme la-haut avec reconnaissance Tange qui a sauvé son honneur sur la terre.

La marquise fut à la fois effrayée et touchée. Le prince remarqua son attendrissement : il a flni de souffrir! continua-t-il ; et il n'est plus possible de réparer les maux qu'on lui a causés.

— Mais a-t-il laissé une famille? demanda madame de Pompadour, dont l'émotion augmentait encore : vous savez que le roi est bon.

Le prince parla de la place de comptable du bureau de la marine, des latents de Nicolas Rosier, le fils d'adoption de l'ancien titulaire, et il termina son discours en disant : et le brave jeune homme ne peut avancer parce qu'il est sans protection, et qu'il n'a hérité que de la vertu et de la pauvreté de son père adoptif.

Madame de Pompadour prit avec vivacité la main du prince dans les deux siennes : Prince, lui dit-elle, je vous connaissais comme un homme du monde aimable et adroit, mais je ne vous savais pas aussi bon et aussi sensible; de tels sentiments vous honorent. Rosier aura la place de son père.

Lorsque la marquise parla de cette affaire an roi , celui-ci lui dit : En effet, le ministre de la marine vient de m'apporter une liste de promotions ; voyez donc si vous y trouverez le nom de l'homme dont vous me parlez. — La marquise parcourut la liste et vit le nom de Meuron, présenté comme successeur du comptable de la marine.

— Alors laissons les choses comme elles sont , dit le roi; le ministre doit le connaître; il sait cela mieux que nous; ne nous mêlons pas de ces affaires-là.

— Mais, sire, répondit la marquise, l'intervention de f Votre Majesté peut seule accomplir celle bonne œuvre et combler Paris de joie et de satisfaction. Votre Majesté aura récompensé l'innocent et puni le coupable. Vous avez été la dernière pensée de ce vieillard mourant, sire; car c'est vous qui l'avez sauvé. Il a prononcé votre nom en montant au ciel.

Le roi se mit à rire. — Je disais bien toujours que vous aviez des communications avec les esprits, marquise; il le faut bien, pour que vous soyez si amplement instruite. Allons, puisqu'il a prononcé mon nom le dernier, il faut bien, par politesse, que je mette celui de son fils sur la liste de la marine. Comment se nomme-t-il?

11 effaça le nom de Meuron , et mit celui de Nicolas Rosier.

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