CHAPITRE IX
Ii» Guerre d'Angleterre.
M. de Bonnaye, qui était un de ceux qui avaient défendu le plus vivement la politique de la France, décla* ma, durant tout le trajet , contre l'orgueil des Anglais. Colas, qui n'avait nul motif de les chérir, se joignit a lui de bon cœur. M. de Bonuaye lui dit enfin : Je m'étonne que notre roi tarde si longtemps k châtier l'orgueil du cabinet anglais. Si cela dépendait de moi , demain la guerre serait déclarée. Cette idée fut un véritable baume sur la blessure de Colas. Sa résolution était prise. 11 serra avec confiance la main de son ami , et lui dit : — Tranquillisez-vous. Avant quinze jours, tous les Anglais quitteront Paris, et la guerre sera déclarée. — M. de Bonnaye se mit a rire, car il pensait k la puissance du punch. Mais Colas pensait a la puissance de Pauline.
Le blessé fut obligé de garder le lit le jour suivant, par ordre du chirurgien. 11 avait perdu beaucoup de sang, et a son état de faiblesse se joignit une forte fièvre. Il instruisit en peu de lignes mademoiselle de Pons de son Malheur, avant qu'elle pût l'apprendre par la voix publique; car Colas ne doutait pas que la cour et la ville ne fussent remplies de son aventure. 11 se trompait. Personne n'en parlait, personne n'eu savait quelque chose.
Les Français et les Anglais qui avaient vu la querelle ne se connaissaient pas, et tout cela pouvait au plus passer pour une querelle ordinaire parmi les héros de la table.
Mais Pauline ne l'envisagea pas ainsi, lorsqu'elle lut les lignes de son ami. Elle passa une longue journée a se tourmenter, et à s'inquiéter cle son elat; et le soir, sous le prétexte d'une indisposition, elle se dispensa d'accompagner la comtesse d'Oron, et se glissa par un corridor de l'hôtel jusqu'à la chambre de Colas.
Elle se présenta, rougissant d'innocence et d'amour, devant le lit du malade. L'honnête Marc, domestique de Colas, que lui avait aussi légué feu M. Larmes, s'éloigua discrètement pour faire sentinelle.
— Qu'avez-vous donc? murmura Pauline en plaçant sa maiu dans celle que lui tendait son ami. Qu'avez-vous fait? Qui vous a blessé? Pour quel motif vous êtes-vous battu? Le médecin vous a-t-il défendu de parler? Quand a eu lieu ce combat? comment est-il arrivé? Vous sentezvous faible? Qui a soin de vous?
Il y avait là matière, pour Colas, à passer la soirée entière à répondre. 11 raconta l'affaire dans tous ses détails, non sans offrir les hommages dus à la beauté de Pauline, en lui comparant la piquante Juliette. Mademoiselle de Pons reconnut, avec un plaisir secret, la loyauté de son amant. La réputation de beauté de Juliette était venue jusqu'à elle; mais elle n'ignorait pas que Colas n'allait que rarement dans la maison de son père, et que jamais il n'avait songé beaucoup à elle. Elle vit que l'Anglais l'avait offensé et presque égorgé par une jalousie mal fondée.
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— Le misérable ! l'éeria-tdte} il tous doit la plus entière réparation, Si c'était un Français, il faudrait qu'il allât a la Bastille. Mais il appartient a l'ambassade de railord d'Albermale. Il faudra que nous réfléchissions a cela.
— - 11 n'y a pas à réfléchir, Pauline ! dit Colas. Si je rencoutre sir Brown, je le tue, ou plutôt, dès que je serai guéri) je l'appellerai da<ns le bois de Boulogne. Il ne m'a pas attaqué en homme d'honneur; il m'a pris en traître comme un assassin.
— Yeux- tu augmenter le malheur qui est arrivé? s'écria Pauline avec, effroi; car si tu succombais, Colas > penses-tu que je pourrais te survivre? et si tu le tuais, ne iaudraiUl pas que tu quittasses la France et moi pour toujours?
— Lui et moi> nous ne pouvons plus rester ensemble a Paris I reprit Colas. Le mieux serait de renvoyer tous les Anglais. On en parle déjà, et notre cour flotte entre la paix et la guerre. Le cardinal de Beruis est pour la paix, aiusi que le prince de Soubise. Parle-lui a ce sujet. U faut faire la guerre à ces orgueilleux Anglais. Si elle n'a pas lieu, je prévois bien des malheurs. U faut prévenir le prince ; il a tant de crédit 1
Colas et Pauline furent bientôt d'accord sur la guerre d'Angleterre. Pauline se réjouissait de sa vengeance. Dans sa colère contre eelui qui avait répandu le sang de son amant, une jeune fille qui aimait était bien pardonnable de vouloir mettre en feu deux royaumes.
Dès que Pauline put causer librement avec le prince de Soubise, elle le lit avec toute la finesse qui caractère son sexe,
— Vous savez, mon prince, dit-elle, la malheureuse affaire du commis Rosier, qui a payé de son sang l'honneur de se montrer reconnaissant de ce que vous avez fait pour lui ?
— De son sang? répondit le prince. Je l'ignore entièrement.
Mademoiselle de Pons fut obligée de recommencer le récit, dans lequel la belle Juliette fut entièrement mise de côté,' mais où Pauline donna à entendre que les propos de l'Anglais avaient surtout offensé Rosier parce qu'ils louchaient le prince. — Comment?, — C'est ce que pouvaient faire soupçonner les paroles de Browo , au sujet de madame de Pompadour. M. de Soubise voulut en savoir davantage , et particulièrement connaître ce que l'Anglais avait prononcé d'offensant contre lui. Pauline se fit longtemps prier, et enfin elle lui répéta ce que Colas lui avait appris la veille.
— Et vous, vous alliez a de pareilles gens, mon prince? ajouta mademoiselle de Pons. Que voulez-vous que Paris pense de vous, en vous voyant soutenir une nation qui se fait un plaisir de se moquer de la France a la face du inonde entier, et qui, même sur le sol français, livre au mépris le plus aimable de nos princes ?
Ce discours fit tant d'impression sur l'âme du prince, qu'il en oublia les galanteries qu'il avait coutume de débiter à mademoiselle de Pons.
— Mais de qui tenez-vous si exactement tous ces détails? demanda- t-il.
— Toute la ville les connaît et en parle, répondit Pauline; mais on vous en parlera sans doute, a vous, le der-
nier, mon prince. Cela se conçoit facilement. On ne veut pas vous affliger, et il n'y a que le vif intérêt que je prends à votre gloire qui ait pu me faire surmonter ce sentiment de délicatesse.
Le prince lui baisa la main avec reconnaissance. Il s'était montré jusqu'ici opposé à la guerre, parce qu'il était opposé au duc de Richelieu, qui la voulait pour avoir un commandement; il voulut s'assurer de ce qui s'était passé dans le jardin de Drouet. Heureusement il se souvint de M. de Bonnaye, dont Pauline avait parlé dans son récit. Il le fît appeler auprès de lui , et lui ordonna de lui rapporter tous les détails de cette affaire. De Bonnaye obéit. Le prince apprit quelques circonstances de plus , mais rien de ce qui le touchait personnellement. 11 fit quelques questions à ce sujet. M. de Bonnaye haussa les épaules, s'excusa sur son ignorance; dans sa haine pour les Anglais, il ne fut pas fâché de laisser croire au prince qu'il pouvait en savoir plus qu'il n'en voulait dire. Le prince alla sur-le-champ rendre visite au duc de Richelieu.
— J'ai lu le dernier mémoire que vous avez fait remettre au roi, sur les prétentions de l'Angleterre, lui ditil. Vous m'avez vaincu, comme vous vaincrez les Anglais. Je me joins a vous. Il faut renvoyer d'Albermale en Angleterre, et le faire suivre d'un manifeste.
Le duc ne s'étonna pas peu du changement qui s'était opéré dans son adversaire. Il l'embrassa toutefois, et la réconciliation fut faite. Tous deux ce concertèrent sur leurs démarches auprès du roi et du cardinal. Le prince promit d'appuyer ces mesures de son influence auprès de madame de Pompadour.
Gela ne lui fol pas difficile. Le mot de sir Brown : « Ah
» lieu de lord Albermale, le roi d*Augle|erre aurait dà » envoyer une fille de joie de Londres, » ne fit pas grandt impression ; mais ceux qu'il avait ajoutés : « Neus en » avons des milliers qui sont plus jolies que la Pompa- » dour I » couvrirent les joues de la marquise d'une rongeur somfcpre, et remplirent son cœur de hafne.
Colas ^e fut pas peu surpris de voir arriver chez lui quelques seigneurs de la cour. Ils étaient envoyés par la marquise pour l'interroger sur l'affaire du jardin Drouet. Ses paroles furent écrites sous sa dictée, et il les sigoa.
Trois jours après, l'ambassade anglaise reçut ses passeports pour repasser le détroit, et la guerre fut déclarée.