‹ Contes suissesChapitre 25 sur 159 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

lie «Toile.

La prospérité dé Colas, qui, de pauvre copiste du vieux Larmes, s'était élevé jusqu'aux rangs de la noblesse, avait frappé plus d'une personne , et Ton avait justement lien de s'en étonner. Ce n'est pas que semblables fortunes fussent inouïes ou même rares. On voyait, au contraire, chaque jour des hommes de rien s'élever à l'éclat et a la puissance, et des personnages considérables disparaître sous le trait de plume d'un ministre. Les hommes exposés à l'éclat de l'astre royal ressemblaient aux mouches qui voltigent a la clarté d'un rayon du soleil. Les unes s'élèvent d'un vol rapide, les autres tombent les ailes abattues. C'était alors le bon temps, qui a disparu devant la fâcheuse manie des peuples de s'éclairer; le temps où le mérite et le patriotisme n'étaient heureusement comptés pour rien, et où les têtes légères, les esprits vides l'emportaient, avec quelque protection, par une perfidie polie et d'aimables noirceurs.

C'est la ce qui éveillait la surprise, a la vue de l'avancement rapide de Colas. On ne lui connaissait pas de protecteur ni de protectrice déclarés ; on ne le voyait jamais dans l'antichambre de quelque puissant du jour ; jamais il n'avait recherché les faveurs d'une belle en crédit; car

personne ne songeait k la pauvre demoiselle de Pons, sans parents et sans fortune, qui ne jouait qu'un rôle fort subalterne dans la maison du comte d'Oron, homme de peu d'importance a la cour.

Mais il n'échappa pas au cardinal que le prince de Soubise prenait quelque intérêt au commis de la marine. Bien qu'il ne pût comprendre ce qui pouvait déterminer le prince a s'occuper de Rosier, qui n'avait nul rapport avec lui, il pensa que ce jeune homme devait avoir quelque mérite; et, comme il ne négligeait rien de ce qui pouvait tourner a son propre avantage , il laissa tomber un regard favorable sur Colas, et chercha a l'attirer auprès de lui.

Colas fut donc appelé auprès du cardinal. Celui-ci le reçut avec la politesse qui lui était particulière, et lui dit : — Monsieur de Rosier, depuis longtemps j'admire vos brillants talents. Vous êtes appelé a remplir une longue carrière. Je me réjouis d'être un de vos protecteurs. Voici votre nomination de conseiller du roi; vous travaillerez désormais avec moi dans le cabinet diplomatique.

Sans doute que Colas fut agréablement surpris. Il s'épuisa en protestations de reconnaissance et de dévouement. Dans son cœur il pensait à Pauline, et se disait que c'était encore elle qui l'avait porté la.

— Nullement, lui répondit-elle quand il lui en parla. Ces choses- la se font d'elles-mêmes. Quand tu n'étais rien, chaque laquais repoussait ton mérite. Maintenant que tu es devenu quelque chose, chacun s'écarte pour te faire place. Je. ne m'étonnerais pas qu'a la fin tu devinsses

ministre, due et prince. Tu peux avefa des prétentions ï tout, comme le cardinal de Bernis, qui n'était autrefois qu'un petit faiseur de vers , et qui se trouvait fort heureux d'avoir une pension de quinze cents livres.

Ce que Colas trouvait de meilleqr dans sa nouvelle fortune, c'était de pouvoir approcher librement de Pauline Le comte d'Oron attira lé cpnseiller du roi dans s§ société; et le modeste locataire , a qui on faisa.it a peine attention dans son arrière-logis, occupa toute une aile de l'hôtel. Le comte d'Oron n'aurait eu rien à opposer a son union avec Pauline. Mais Colas et Pauline se gardaient délaisser voir publiquement ce qu*ils étaient secrètement l'un pour l'autre; car Pauline craignait la jalousie do prince de Soubise, qui aurait infailliblement anéanti Colas, s'il avait su quel heureux et terrible rival il avait en lui. De son côté, Colas se contentait de son bonheur secret.

Son emploi l'en traîna dans de nouvelles liaisons et de nouveaux rapports, il apprit bientôt que l'art de la diplomatie n'était pas une chose si difficile. Les connaissances qui lui manquaient, il se les procurait facilement par un bon secrétaire. Être un convive agréable, mener une secrète intrigue, gagner la faveur des gens influents, réveiller et nourrir les passions, ne rien laisser transpirer, voir, entendre et se taire... il apprit bientôt tout cela. Rien n'est plus faeile que le métier que je fais , pensait-il; mais il se gardait de le dire, car il était déjà trop bon diplomate pour divulguer les secrets de l'école.

H s'appliqua avec le même zèle qu'au bureau de la marine Il remplir ses nouvelles fonctions, dont les plus pé«

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Bibles et les plu» tarifantes talent gant do» te les nombreux repas diplomatiques et les visites. Il ne manquait mm dîner, aucun bal, aucune fête. La grâee fie sa personne lui gagnait toute* les femmes, qui le regardaient comme un homme d'Etat accompli. Le comte d'Oron recevait et visitait beaucoup d'ambassadeurs étrangers , et Pauline accompagnait toujours la comtesse. Colas et Pauline se rencontraient dans les cercles; mais personne ne remarquait dans les regards de ces deux personnages diplomatiques ce qu'ils étaient l'un pour l'autre. Puis, le soir on se voyait dans la chambre de Pauline, où l'on se contait tout ce qu'on avait fait, dit, vu et entendu.

— Pauline, dit Colas dans un de ces moments-lb, tu es toujours la plus belle de toutes les beautés que je vois dans ces brillants salons.

— Mais, Colas, répondit Pauline, as-tu vu hier la jeune comtesse de Staremberg? Aucune femme ne l'égale en attraits, et cependant elle n'est pas fort jolie.

— C'est vrai, dit Colas, je l'ai remarquée, bien que tu fusses auprès d'elle.

— Mais as-tu aussi remarqué le magnifique voile qu'elle portait ? C'est un véritable ouvrage de fées, ce que j'ai jamais vu de plus accompli. H a excité la jalousie de toutes les femmes. Mon Dieu! si j'avais un voile pareil !

Colas sourit : — Il n'y a pas que ce voile dans le monde, dit-il. Je demanderai a l'ambassadeur d'Autriche <l'où viennent ces voiles si brillants, et je t'en procurerai sans doute un semblable.

— Ahl pauvre garçon/ dit Pauline en soupirant, tu ne connais guère la valeur de cette merveille. Comme nous

entourions la jeune comtesse en admirant son voile, ell nous dit que c'était un présent de l'impéralrice-reine. ] n'existe que trois voiles semblables dans le monde, l/im pératrice en porte un, et le troisième ne m'est sans dout pas destiné.

— Qui sait? dit Colas.

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