CHAPITRE XII
1/ Alliance avec l' Autriche*
Le comte de Staremberg, ambassadeur de l'impératrice-reine, Marie-Thérèse, avait jusque-la vu devenir infructueuses toutes ses négociations qui tendaient a établir une alliance entre l'Autriche et la cour de Versailles contre la Prusse. Le prince de Kaunitz, envoyé extraordinaire de la cour de Vienne, avait déjà préparé les voies ; mais plus encore le roi de Prusse, Frédéric le Grand , qui venait de s'allier aux Anglais. Cependant le cardinal, madame de Pompadour et tous les hommes d'État se montraient fort opposés a une union avec l'Autriche, l'ennemie héréditaire de la France, contre la Prusse, l'alliée naturelle de la couronne.
Colas, l'esprit occupé du voile, entra dans le cabinet
de l'ambassadeur, comme il reveuait désespéré d'un long
entretien qu'il venait d'avoir avec le cardinal. Il fallait
désormais renoncer a toute idée d'alliance entre la cour
de Vienne et celle de Versailles. L'ambassadeur ne laissa
toutefois rien percer de son dépit devant Rosier, dont la
Visite lui rendit une lueur d'espérance. — Peut-être la
France voudrait me vendre son alliance un peu cher,
pensa le comte; et il reçut M. le chevalier de Rosier de
la manière du monde la plus gracieuse.
La conversation se dirigea , après quelques moments, sur le dernier bal , sur la beauté de la jeune comtesse, et Rosier parla du voile qui avait excjté l'envie de toutes les femmes. Le comte dit que ce voile était d'un prix inestimable, et qu'il venait des Pays-Bas. Il cor^flripa ce qu'avait dit la jeune comtesse; il n'en existait que deux semblables, et ils se trouvaient dans les mains de l'impératrice. Colas ne lui cacha pas que ce voile excitait les désirs d'une personne qui lui était chère, et que son bonheur était attaché a lui procurer un voile semblable.
— Mon cher ami, s'écria le comte, nous sommes alors tous deux fort à plaindre; car il vous est aussi impossible de vous le procurer, qu'à moi de décider votre roi à notre alliance.
— 11 ne faut désespérer de rien, M. le comte, dit Colas, qui comprit aussitôt à quel prix il pouvait obtenir le chef-d'œuvre du Brabant. Que de choses deviennent possibles dans le monde, uniquement parce qu'on ne les croit pas impossibles!
L'ambassadeur fut frappé de ces paroles. — Monsieur, dit-il , regardez-vous comme possible une alliance contre laquelle s'est élevée toute la cour, le cardinal et madame de Pompadowr?
Colas réfléchit un moment, et repassa dans son esprit toutes les choses qui lui avaient déjà été possibles. Cette réflexion lui donna du courage. — Ne désespérez pas, quels que soient les obstacles, dit-il au comte.
— Mon ami, s'écria celui-ci en sautant de son fauteuil, quoi qu'il en coûte, si vous réussissez à conclure l'ai* liance, je vous procurerai ce que vous désirez.
Les deux diplomates se concertèrent alors ensemble, *t examinèrent k fend la question. Colas fut instruit de tout ce qui s'y rattachait. 11 promit d'appuyer l'Autriche près du cardinal} (a comte prpmit de recommander Colas à Pimpératrio*.
Colas ne fut pas heureux dans le cabinet du cardinal, qni le renwya sèchement en lui rappelant de ne pas se mêler des affaires des autres eours. 1| fut plus heureux dans le cabinet de Pattfiae. Dès qu'elle connut le prix auquel était a l|a ohé le don du voile impérial, elle s'écria : Colas, laisse moi foire!
Et elle se mit a l'œuvre dès qu'elle put parler au prince de Soufatse sans témoin. Il venait d'arriver plein de galanterie, Qûnime de eoatume, et lui racontait, en lui prenant doucement la main, qu'il l'avait vue en songe le couronner de myrtes et de lauriers.
-~ Ah! mon prince, s'écria Pauline en riant, je crois qu'une méchante fée vous a joué ce tour. N'oubliez pas que vous ne levez plus, dit-elle en retirant sa main. Pour obtenir des lat»ficrs, tt ne vous manque que des drapeaux conquis et des victoires. On ne pardonne une faiblesse que peur un hér*», et la gloire seule donne le droit d'attendre d'autre* conquêtes.
— Oh ! vous êtes aussi méchante qne cruelle ; et voqs vous plaisez h étaarftr l'impossibilité entre mes désirs et le bonheur auquel jaaptre.
~~ L'impossibilité? demanda Pauline étonnée, n'avonsaous pas la guerre a veo l'Angleterre?
— Et quand même, répondit le prince, vous saves bien que je ne ma pu iaaa la marine. Eu Write, si vous peu-
viez nous élever un pont sur la Manche, j'irais, pour l'amour de vous, planter nos drapeaux sur la tour de Londres.
— Pourquoi ne pas attaquer les Anglais en Allemagne? Le pays du Hanovre n'appartient-il pas au roi d'Angle- \
terre?
— Mademoiselle, dit le prince en riant, la politique du cœur vous est plus familière que celle des cours.Vous ignorez sans doute que le roi de Prusse a fait avec l'Angleterre un traité par lequel le Hanovre est protégé.
— Par qui ? demanda Pauline : par le petit roi de Prusse. Pourquoi notre cour ne conclut-elle pas l'alliance qu'on lui offre avec l'Autriche? Si les Autrichiens occupent Frédéric , il n'aura pas le loisir de songer au Hanovre. Pourquoi vous élevez-vous vous-même, prince, contre le vœu de la France, contre votre propre gloire, contre une alliance si avantageuse? Ahl si vous saviez ce que Paris pense de vous?
Le prince leva un doigt en riant : — Pauline, Pauline, dit-il, j'entends le comte de Staremberg parler par cette jolie bouche.
L'entretien dura longtemps; le prince s'enivra malgré lui des idées de gloire que lui présentait Pauline, et il la quitta indécis sur le parti qu'il devait suivre.
Il lutta quelques jours avec lui-même. Tl savait qu'il aurai: infailliblement un commandement supérieur à l'armée, par madame de Pompadour. Pauline avait excité son amour-propre, et l'avait rendu jaloux des lauriers du maréchal d'Étrées et du duc de Richelieu. Il était déjà presque décidé a travailler pour l'alliance avec l'Autriche,
lorsqu'on second entretien avec mademoiselle de Pons acheva de le convaincre.
Il employa alors toute son adresse a agir auprès de madame de Pompadour ; mais toutes ses iutrigucs furent saus résultat auprès d'elle. 11 essaya vainement de mettre en jeu tous les ressorts de la vanité féminine pour l'aigrir contre le roi de Prusse : — Je n'aime pas trop ce roi poète, dit-elle, et je sais bien qu'il ne m'aime guère; mais je n'ai pas nou plus le bonheur de plaire à la reine de Hongrie. Ainsi l'un balance l'autre, et la gloire du roi doit remporter sur tout.
Le prince chercha iuulilement a la faire revenir sur le compte de Marie-Thérèse; il prétendit vainement que, dans sou cercle pariicuiier, elle parlait de la marquise avec beaucoup d'affection et d'estime.
— Non, dit madame de Pompadour en riaut, vous êtes trop bon , mon cher prince , vous preuez les paroles de Slaremberg pour argent comptant; ne vous liez pas a lui; pour moi, du moins, je ne croirai rien de ce qu'il dit, a moins que l'impératrice ne me l'écrive.
Le prince de Sou bise cacha son mécontentement. 11 sentit qu'il n'était pas toujours le vainqueur avec la marquise. Tout espoir lui eût été ravi, si les dernières paroles de madame de Pompadour ne lui eussent fourni un dernier moyen. — II s'agit de mettre l'orgueil de la marquise en jeu, dit-il a Pauline. Il faut engager l'impératrice à écrire une lettre amicale à madame de Pompadour ; cela ne coûtera rien a Marie-Thérèse , et le jour où Slaremberg la présentera , l'alliance sera comme conclue ; mais comment faire savoir cela a l'ambassadeur