‹ Contes suissesChapitre 29 sur 159 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Tout se suit*

Le cardinal avait à peine passé trois jours à Fontainebleau, en philosophant avec Colas, et vanté ses doux loisirs par des vers qu'on peut encore lire dans ses ouvrages, que le château du comte d'Oron se remplit de monde.

— Ce voisinage me plaît, dit te cardinal a Colas. Les jeunes dames sont aimables, nous leur ferons quelques visites; cela fera diversion a notre vie de reclus. .

Un jour après, le prince de Soubise arriva, et prit possession , avec une suite nombreuse , d'une des ailes du château.

— 11 paraît que nous ne serons pas tout-à-fait entre nous, dit Colas au cardinal.

— Sans doute. Mais je ne suis pas fâché de voir un peu de mouvement au 'milieu de cette nature morte. J'avoue que' je trouve quelque chose d'inhospitalier à ce palais désert. Chaque pas retentit a travers cent salles et cent corridors. Quand on veut habiter la campagne, il faut tâcher de se trouver une cabane.

Deux jours après arrivèrent vingt voitures de la garderobe et de la bouche. Une nuée de valets de chambre, de piqueurs, de marmitons, de laquais, de secrétaires,

de cellériers, de chambellans, de prêtres, de comédiens, de chanteurs, de perruquiers, de chefs d'ofûce et do maîtres déplaisirs (4), s'abattit sur le château. Les jardins, les cours, les salons, les galeries affluèrent d'hôtes de toute espèce. C'était un bruit, un tumulle, un retentissement de coups de marteaux et de balais qui eussent ébranlé les nerfs les moins délicats. Plusieurs bataillons de la garde du roi, h pied et a cheval, musique en tête et enseignes déployées, vinrent occuper les portes et les casernes, et achevèrent d'animer le tableau.

— Saints du ciel! s'écria le cardinal. Voyez, mon cher Rosier, quel spectacle 1 Quel mauvais génie m'a suggéré l'idée de choisir Fontainebleau pour ma retraite !

Le lendemain tes canons tonnèrent, les cloches des Tilles et des villages furent mises en branle , les trompettes retentirent. Le roi arriva au bruit des acclamations du peuple accouru sur son passage. Quelques heures après, madame de Pompadour vint aussi, suivie de dixsept voitures.

— C'est à en périr de cette vie champêtre ! dit le cardinal en gémissant, harassé de toutes les visites qu'il lui avait fallu faire et recevoir. À Paris, on a du moins l'avantage de s'éviter quand on le veut; mais ici on ne peut échapper a personne. On étouffe dans ce nid étroit, formé de cinq ou six châteaux et de cinq ou six cours joints ensemble. Si j'osais, je retournerais à Paris; mais, pour mon martyre, il faut que je reste au milieu de tout le tapage de ces courtisans.

(ï) Ce mot est en français dans l'original.

66 cotAS.

— Je plains a la fois Voire Eminence et moi-même, répondit Colas. Mais peut-être serons -nous bientôt seuls.

— Ne l'espérez pas, Rosier; au contraire, le roi est enchanté d'être ici, la marquise ravfe, toute la cour aux anges I

— Je me réjouis, toutefois, d'avoir une consolation à donner à Votre Eminence. On parie déjà beaucoup du départ de la cour pour Marly.

— Mon Dieu, mon cher Rosier, il n*y faut pas songer. Le roi a dit hier, en regardant le feu d'artifice : t Je n'ai jamais trouvé la campagne si belle. J'ai presque envie de passer tout l'été a Fontainebleau. »

Colas chercha en vain a consoler le cardinal. Mais le soir H apprit au château d'Oron, par Pauline, comment le priuce de Soubise avait imaginé de venir h Fontainebleau.

— Hum! dit Colas, je comprends maintenant. J'ai attiré Pauline, Pauline a attiré la comtesse d'Oron et le prince, le prince la marquise, la marquise le roi, le roi toute la cour. C'est une honorable suite que je traîne la après moi. Cette idée le fit rire aux éclate; mais il doutait encore modestement de sa justesse. — H faut foire la contre-épreuve, dit-il. Voyons, en allant à Paris, si tout mon cortège me suivra. Cela tirerait le pauvre cardinal d'embarras.

— Pourquoi es-tu si pensif? demanda Pauline à Colas en se promenant avec lui dans les allées du jardin royal. Quelque dame de la cour a-t-elle fait la conquête du cœur de M. le conseiller? Il est dangereux d'habiter sous Je même toit avec tant de beautés.

— Rien mois» que cela , Pauline, Depuis que je demeure sous le même (oit de l'attrayante Pauline de Pons, je suis préservé des dangers de redouter mes autres voisines.

•—Parie-moi doue staeèreipent, Colas! pourquoi te veis-je plus rarement a Fontainebleau qu'à Paris?

— Parce qu'ici je suis moins mon maître, et que nous sommes plus observés qu'à l'hôtel d'Oron. S'il faut vivre encore un mois dans ee tumulte, j'en mourrai d'ennui et d'impatience, ie ne songe qu'à Paris.

— Tu exprimes mes pensées, Colas. Si tu peux (e débarrasser du cardinal, et retourner à Paris, je te suivrai bientôt. J'aurai un rhume aujourd'hui, déniai n un mal de tète, et après-demain je partirai pour me guérir auprès de toi.

La chose fut arrangée de la sorte. Colas alla rendre visite au cardinal , qui continuait de maudire la cour.

— Si Votre Eminence m'accorde sa confiance, dit-il en riant, je me chargerai de souffler toute celte cour loin de Fontainebleau.

— Soufflez, soufflez, mon ami, envoyez les le plus loin que vous pourrez.

-— Permettez-moi de me rendre à Paris, monseigneur, peut-être serez-vous bientôt seul à Fontainebleau comme un ermite. Mais je ne puis exercer mon influence qu'à Paris.

Le cardinal se mit à rire. •— Je vous comprends, mon ami, dit-il, vous voulez échapper à tout ce vacarme. Allez, car je ne saurais vous donner la solitude que je vous avais promise; et pour la société, vous voyez que je n'en

manque pas ici. J'envie votre sort. Je voudrais bien vous suivre ; mais les convenances me le défendent II faut que je reste.

Colas envoya un billet à Pauline et partit : Pauline eut sa migraine , et pria la jeune comtesse de lui permettre de retourner a Paris, car elle craignait de tomber malade, tant elle se trouvait souffrante et abattue. Le jour suivant, Pauline fut encore plus faible : elle renouvela sa prière avec tant de langueur, que le comte fit partir les deux jeunes Glles, en recommandant à Pauline d'appeler les meilleurs médecins.

A peioe le prince de Sou bise eut-il appris l'indisposition et le départ de Pauline, qu'il ne désira rien tant que de quitter Fontainebleau. Il se rendit d'un air fort triste auprès de madame de Pompadour : J'espérais passer encore d'heureux moments auprès de vous à Fontainebleau, dit-il; il faut que je m'éloigne. J'ai reçu des dépêches du maréchal d'Etrées. Ma présence a Paris est indispensable. Les travaux préparatoires de la campagne vont se faire; permettez-moi , belle marquise , de remplir les devoirs qu'exige le service du roi , qui doit passer avant les soins de mon bonheur.

Madame de Pompadour s'efforça de changer les résolutions du prince. Enfin , désespérant de le déterminer, elle lui dit : Allez, mon cher prince, allez où vous appellent le devoir et l'honneur. Mais nous nous reverrons encore k Paris. L'air de Fontainebleau ne vaut rien pour le roi; il est indisposé. Peut-être la cour reviendra-t-elle à Versailles plus tôt qu'on ne l'avait projeté.

Le prince prit congé d'elle; mais il ne put voir le roi,

qui en effet était malade. La marquise s'était seulement trompée sur la cause de son indisposition ; ce n'était pas l'air de Fontainebleau qui avait Tait mal au roi , mais un pâté d'anguilles.

Lorsque le cardinal de Bernis vit partir le prince, il ne put s'empêcher de rire. — Cela commence bien, ditil; je crois que cet original do Rosier est monté sur les tours de Notre-Dame, et qu'il les souffle comme il me l'a promis.

Mais lorsque le bruit se répandit que la cour allait s'éloigner, lorsque les voilures furent préparées, que les piqueurs, les chambellans, les musiciens, les marmitons se mirent eu chemin , que le roi prît la route de Versailles, suivi de la marquise et de sa garde, enseignes déployées, la cardinal ne put revenir de sa surprise. — Que signifie tout cela? se disait-il; Rosier a-t-il fait un pacte avec le diable?

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