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CHAPITRE XV

Ma* bataille de Rogbacb

Le départ du prince de Soubise pour l'armée du Rbin rompit un des anneaux de la chaîne magique à laquelle était attachée la puissance que Golas avait eue si longtemps sans le savoir, et dont le voyage de Fontainebleau lui avait donné la clef; mais il regrettait peu cette perte. Accoutumé de bonne heure à se contenter de peu, il se voyait arrivé a un degré de prospérité tel qu'il n'eût jamais osé l'espérer. Sa situation auprès du cardinal, l'importance qu'il avait acquise, sans trop savoir comment, auprès des ministres étrangers, lui valaient des riches présents; et la simplicité de sa manière de vivre augmeutait si bien ses revenus, qu'il se vit un jour en état d'acheter un riche domaine.

Il n'avait plus rien à désirer; et il eût changé tout aussitôt son existence d'homme en place contre celle de gentilhomme campagnard, si mademoiselle de Pons ne s'était opposée avec opiniâtreté a ce projet. Elle l'aimait et elle accomplissait tous ses désirs, à l'exception du seul qu'il eût encore à former, de consentir a son union avec elle.

— Il faut que tu attendes encore un peu, Colas, ditelle; bientôt j'aurai vingt ans. Alors, adieu les beaux

jours de la jeunesse. J'aimerais mieux mourir que d'être montrée au doigt comme une fille de vingt ans. Alors je deviendrai ta femme, et j'aurai une secoude jeunesse.

Colas se rendit en murmurant ; mais de toutes les an* nées d'une jeune fille, c'est la dix-neuvième qui s'écoule le plus lentement. Enfin le voile diplomatique reparut au jour, et Pauline dé Pons devint madame de Rosier.

II se trouva que leur mariage eut lieu le jour même où les Français perdirent la bataille de Rosbach. Le courrier qui apporta celte triste nouvelle k la cour avait aussi une petite lettre du prince de Soubisë à Pauline.

« Plaignez-moi , lui écrivait-il , plaignez-moi, mon ài-

• mable Pauline , je me sais laissé troihper , surprendre » et battre par le petit roi de Prusse. Oui, vous devez » me plaindre) car j'ai été contraint d'accepter contre » mon gré un combat inégal. On m'y poussait de toutes » parts; et lorsque la chose devint sérieuse, l'armée im- » pénale me laissa succomber. C'est donc le roi de Prusse > et vous seule qui m'ave* vaincu, sans que j'aie l'espoir » de vous vaincre ! Je maudis les Prussiens, et j'aime » Pauline; vous vouliez me voir revenir & vos pieds en

• héros, je n'y reviendrai que comme votre prisonnier.» Pauline lui écrivit aussitôt ; « Plaignez-moi , mon ai-

» mable princfc, je me suis laissé tromper, surprendre et » battre par le petit Nicolas de Rosier. Oui , vous deveï » me plaindre, car j'ai été contrainte d'accepter contre » mon gré un combat inégal» On m'y poussait de toutes » parts; et lorsque la chose devint sérieuse, mon cœtir et

• mes vingt auà me laissèrent succomber. C'est donc » Rosier et mes vingt ans seuls qui m'auront vaincue,

» sans que j'aie l'espoir de les vaincre. Je maudis de tout » mon cœur mes vingt ans ; mais j'aime Rosier. \oim » vouliez revenir a mes pieds en héros, revenez dans m » bras en ami.

» Sérieusement, mon prince, nous ne devons pas nous] » en vouloir l'un a l'autre. Quand un général comme vous » a été vaincu , une jeune fille peut bien se laisser vain-1 » cre; que de batailles et que de noces ont déjà eu lieu,] » sans que la marche du monde en ait été troublée! » Vous ne serez pas moins brillant dans l'histoire, et moi s » pas moins heureuse dans mon ménage. »

Le cardinal de Bcrnis se montra fort découragé après] cette bataille que la cour oublia bientôt.

— J'avais prévu tous ces malheurs ! dit-il a Colas, lors-] que les armes françaises continuèrent de no pas être couronnées de succès. On peut en rire a la eour , mais ma réputation est perdue ; toute l'Europe me regarde comme l'auteur du traité avec l'Autriche.

— Monseigneur, répondit Colas, un homme tel qui vous, qui connaît si bien les motifs des opinions de la multitude, devrait être fort indifférent sur le jugement de l'Europe.

— Mais je suis ministre , et j'ai été forcé de signer ce traité. C'est mon nom qui est en jeu. Le monde et la postérité diront avec raison : Qui donc a gouverné la France, si ce n'est le cardinal de Bernis?

— Non, monseigneur, je me représente le monde et la postérité comme composés de gens trop raisonnables pour dire de semblables choses. Oui, vous êtes aussi bien ministre que Sa Majesté est le roi 1res chrétien; mais

chacun ne sait-il pas que ce n'est ni le roi ni son ministre qui gouvernent?

— Qu'entendez-vous par là ? Qui donc gouverne? Parlez-vous de madame de Pompadour ?

— Pardonnez, la marquise est aussi innocente en cela que vous et le roi.

— Qui donc gouverne ? Vous piquez ma curiosité. Parlez.

— Je l'ignore. Peut-être des femmes de chambre , des marmitons , des copistes, des cochers, des laquais, leurs sœurs ou leurs filles, ou de semblable séquelle; aujourd'hui celui-ci, demain celui-là : k défaut de loi fixe, c'est le hasard qui règne. Les ministres et le roi ue sont, après tout, que les instruments de toutes ces volontés.

— Vous prenez plutôt, ce me semble, la France pour une royauté anarchique que pour un royaume bien gouverné. Expliquez-vous , monsieur.

— Je ne saurais mieux m'expliquer. Votre Éminence ta expliqué toute ma pensée en deux mots ; une royauté

anarchique; elle se trouve partout où le roi est l'État et où le peuple n'est rien ; elle est partout ou la volonté d'un seul homme tient lieu de règle et de loi, et où le caprice du prince remplace la constitution. En effet, la volonté et l'humeur d'un seul homme , qui règle et décide tout, peuvent et doivent changer à toute heure, tandis que lk ou la loi est séparée de la volonté royale , là où elle règne au-dessus d'elle, un ordre régulier et un pouvoir également régulier doivent nécessairement s'établir. Cet ordre est ferme et immuable comme les intérêts des milliers d'hommes d'où il dérive , et aussi difficile a

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changer qu'il a élé difficile a établir, parce que, pour Tua et l'autre cas, il faut réunir l'assentiment de.tqijs.

— Hem ! je remarque que vous avez lu l'abbel de Mably, et que vous êtes partisan , avec Montesquieu, d? la constitution anglaise. Seriez- vous par hasard pn ffûQdeur de l'école philosophique ?

. — Non, monseigneur; je me trouve très satisfait de cette anarchie , et je suis assez modeste pour croire que, dans une monarchie limitée, j'aurais obtenu difficilement l'honneur de servir Votre Çminence de mes faibles (aleofc. Toutefois, vous conviendrez qu'il serait très possible chez nous que le monarque fut influencé daus ses décisions par une maîtresse , celle-ci par ses favoris, ceux-q par leurs amis, et ainsi de suite, jusqu'aux laquais et au; servantes , sans que nul d'entre eux ne soupçonnât d'où partent les influences qui les dirigent.

— Les petites causes et les grands effets I Je l'accorde; mais un parlement comme en Angleterre et ses assemblées législatives ne me semblent pas absolument nécessaires pour éviter ce que vous nommez l'anarchie monarchique. Un prince, avec une ferme volonté de faire le bien, entouré de conseillers éclairés, est, je. crois, plus propre à donner des lois justes et à imprimer un mouvement régulier aux affaires, qu'une assemblée de Vjpgislateurs tirée des différentes classes du peuple.

—Votre Éminence me permettra d'en clouter. Et si W nouvel Henri IV montait sur le trône, ce ne serait pas loi, mais le premier commis, le premier valet venu qui agirait sur les affaires. Il ne saurait en être autrement; car le roi ne peut tout savoir, il faut qu'il s'eu rapporte au*

ire

dépêches. Ceux qui les font, les ministres, le chancelier, les contrôleurs généraux, les secrétaires d'Étal, ne savent pas davantage, et s'en rapportent aux gouverneurs des provinces. Ceux-ci tirent leurs lumières des commandants et des autorités de leur district; ceux-là des magistrats des villes et des fonctionnaires subalternes qui, a leur tour, les puisent encore plu bas; et, après tout, ce sont de pauvres scribes, de petits despotes de village, des délégués sans connaissances et souvent sans bonne volonté , qui livrent les matériaux d'après lesquels on gouverne.

On voit que Colas n'avait pas laissé que de faire des progrès dam les affaires. H

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