CHAPITRE II
I/Habit Rouge,
Je dois dire où j'avais fait la connaissance de ce personnage, afin qu'on ne me prenne pas pour un rêveur exalté.
Un soir j'étais allé dans un café du Casino de Prague, où l'un de mes amis m'avait déjà conduit. À une table, deux hommes étaient profondément enfoncés dans les combinaisons d'une partie d'échecs. Quelques jeunes gens, debout près de la fenêtre, se racontaient des histoires d'apparitions mystérieuses. Un petit homme, âgé, vêtu d'un habit écarlate , allait et venait dans la salle. Je me mis à lire les gazettes.
Personne n'occupait plus mon attention que le promeneur en habit rouge. J'en oubliai les gazettes et la guerre d'Espagne. 11 y avait dans son costume , comme dans ses manières et dans les traits de son visage, quelque chose de roide et de repoussant. Il était d'une taille au-dessous de la moyenne, mais d'une complexion robuste, et il pouvait être âgé de cinquaute a soixante ans. Des cheveux noirs et luisants couvraient à plat sa large tête, et retombaient en pointe sur son front. Son visage était brun , son nez retroussé, les pommettes de ses joues fort saillantes, et son grand œil lançait des regards brillants,
tandis que ses traits restaient immobiles. — Cet hommela, pensais-je, est né pour être bourreau, inquisiteur ou brigand. Je ne voudrais pas me trouver seul avec lui sur une route. Il n'a certainement jamais ri de sa vie.
Je me trompais. Il écoutait la conversation des jeunes gens, et se mit à rire ; mais quel rire, grand Dieu 1 j'en frissonnai; c'était la joie du diable lorsque l'enfer s'ouvre pour recevoir sa proie. Je regardai involontairement ses pieds pour voir si je ne reconnaîtrais pas le fameux pied de bouc; et en effet son pied gauche, renfermé dans an brodequin, était ce qu'on nomme vulgairement un pied-bot. Il boitait, et cependant il marchait si doucement, qu'on n'entendait point ses pas. Je tenais toujours la gazette devant moi, mais mes regards se portaient audelà pour observer ce merveilleux personnage.
Comme il passait devant la table d'échecs , un des joueurs dit d'un air triomphant à son adversaire : — Vous êtes perdu sans ressource! L'habit rouge s'arrêta un instant, jeta un coup d'oeil rapide sur le jeu, et dit au vainqueur : — Vous êtes aveugle; au troisième coup tous serez mat. Le gagnant se mit à rire avec dédain , le perdant remua la tête d'un air de doute, et au troisième coup le premier fut en effet échec et mat.
Tandis qile les joueurs replaçaient leurs pièces, un des jeones gens dit a l'habit rouge : — Vous riez, monsieur, et je vois que vous êtes d'une opinion contraire sur la nature des choses. Àvez-vous lu Schelling (1) ?
— Sans doute. Yotre Schelling est un poète qui prend
(I) Philosophe allemand. ( Trad.)
les rêves de son imagination pour des vërités. 1! en est aujourd'hui des philosophes comme il en a toujours été. Des aveugles disputent sur la théorie des couleurs, et des sourds sur Tacfcord parfait.
Ces paroles causèrent du tumulte. Pendant ce temps l'habit ifftilge prit son chapeau et disparut.
Je ne l'avais jamais vu , mais Je ne pouvais oublier cette physionomie infernale que je craignais de revoir en songe.
Et cet homme se trouvait inopinément dans ma chambre.
DU SÀBBÀT. 8t