CHAPITRE IIL
lia T en talion.
— Pardonnez-moi si je vous dérange) dit-il. Ài-je l'honneur de parler a M. Robert de... ?
— C'est moi, lui répondis-je.
— Comment me le prouverez- vous?
— Singulière demande, m& dis-je. C'est sans doute un espion de police. Une lettre a demi déchirée était sur' la table, je lui montrai la suscription qui se trouvait sur la couverture.
— Bien, dil-il. Mais vblis portez un nom qui est si commun, qu'on le retrouve dans tous les coins de l'Allemagne, de la Hongrie et de la Pologne. Donnez-moi plus de détails. Je voudrais faire des affaires avec vous. On m'a adressé a vous.
— Monsieur, dis-je, pardonnez-moi si je ne songe pas en cet instant aux affaires; je suis sur le point de partir, et j'ai encore mille choses a faire. Vous vous trompez aussi en ma personne; car je ne suis ni marchand ni négociant.
H me regarda de ses grands yeux. — Ab ! ah! dit-il. Il garda alors quelques moments le silence, et sembla sur le point de se retirer, Mais il reprit ; Vous avez cepen* daat fait des affaires de commerce a Prague, Votre frère;
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qui habite W***, n'est-il pas sur le point de faire banqueroute?
Je devins rouge et tremblant, car personne au monde ne savait cette circonstance que mon frère et moi. L'étranger se mit a sourire d'un air satisfait.
— Vous vous trompez encore, monsieur, lui répondisje. J'ai plus d'un frère, il est vrai, mais aucun d'eux De songe a faire banqueroute, et n'a à redouter un semblable malheur.
— Ah! ah! murmura l'homme, et ses traits redevinrent immobiles.
— Monsieur, dis-je avec quelque ressentiment, car j'étais peu jaloux que quelqu'un connût à Prague la situation de mon frère, vous vous êtes certainement mal adressé. Je dois vous prier de me faire connaître l'objet de votre visite, car j'ai peu de moments à perdre.
— Ayez seulement un moment de patience, réponditil ; il m'importe de causer avec vous. Vous semblez inquiet et embarrassé; vous est-il arrivé quelque chose de désagréable? Vous êtes étranger ici. Je n'appartiens pas non plus a Prague, il est vrai , et ne connais la ville que depuis douze jours. Mais fiez-vous à moi. Vous avez l'air d'un honnête homme. Auriez-vous besoin d'argent?
Il se mit a rire, ou plutôt à grincer. II me semblait voir un être qui voulait acheter mon âme; je regardai involontairement son brodequin , et je ne pus me défendre d'une crainte superstitieuse. Je lui répondis sèchement que je n'avais pas besoin d'argent. — Mais vous qui me faites des offres si généreuses, monsieur, oserai-je vous demander votre nom?
— Mou nom n'a pas grand intérêt pour vous et ne fait rien a l'affaire. Je suis un Manteuffel (4). Ce nom me donnera-t-il quelque crédit auprès de vous?
Dans mon embarras et ma surprise , je ne savais que répondre, et j'ignorais s'il parlait sérieusement ou s'il voulait rire.
On ouvrit la porte , et l'hôte entra tenant une lettre qui venait de la poste. Je la pris de ses mains.
— Lisez d'abord cette lettre, dit l'habit rouge, nous
causerons ensuite. Cette lettre est sans doute de votre aimable Fanny.
Je fus plus interdit que jamais.
— Savez-vous enfin qui je suis et ce que je veux de tous? dit l'étranger avec son rire infernal.
J'étais tenté de répondre : Je vois que vous êtes Satan et que vous voulez ma pauvre âme ! mais je me contins.
— Encore un mot. Vous allez a W***, mon chemin me conduit par cette ville, voulez-vous accepter une place dans ma voiture?
— Je le remerciai, et lui dis que j'avais déjà demandé des chevaux. Il commença alors à devenir embarrassé. Il n'y a pas moyen de vous approcher, dit-il. Mais il faudra bien que je voie votre Fanny y Auguste et le petit Léo* pold. Ne devinez-vous pas encore ce que je veux de vous? Par le diable, monsieur, je voudrais vous rendre un service. Parlez donc.
(I) Littéralement : homme-diable. Les comtes de Manteuffel sont une très ancienne famille de l'Allemagne, qni a fourni quelques hommes illustres. {Trait.)
90 LA NfcllT
— Bon! dis-jé enfin. Si vous êtes un sorcier, vous pourrez m'êlrë utile J'ai perdu mon portefeuille; ditesmoi comment je le retrouverai.
— Bah ! que vous fait un portefeuille? Ne puis-je vous servir en autre chose?...
— J'avais dans ce portefeuille des papiers importants, et pour deux mille écus de valeurs. Que dois-je faire s'il m'a été voté ?
**- Gomment était ce portefeuille?
— Couvert de soie verte et orné de mon chiffre brodé. C'était un travail de ma femme.
— Alors l'enveloppe vaut plus que ce qu'il contient. Il se mit encore k rire d'un air moqueur : Que me donnerez- vous, dit-il, si je répare cette perte?
A ces mots, il me regarda fixement, comme s'il eût attendu pour réponse : Je vous donnerai mon âme! Comme je gardais le silence, il porta la main a sa poche et en tira mon portefeuille.
J'étais hors de moi. Je me mis a feuilleter mes papiers, et je vis que rien ne manquait.
— J'ai trouvé le portefeuille hier, a quatre heures, sur le pont de la Moldau, me dit-il.
— En effet, j'avais passé sur le pont à cette heure, et je me soiivtas devoir ouvert taon portefeuille en cet endroit.
— Comme je ne savais pas qui Pavait perdu, ajoutat*il, je l'ouvris et je lus les papiers pour en connaître le possesseur. Une adresse m'apprit votre nom et votre demeure. Je suis déjà venu hier, mais je ne vous ai trouvé.
Dtf éABÀAT. tM
J'étais prêt à sauter au cou de l'habit rouge. Ma joie fut aussi vive que mou chagriu avait été profond.
Je le comblai de romefctateBJs , mais il refusa de ra'écouter.
— Bon voyage ! nous upus reverrons. — H dit et disparut.