CHAPITRE V
Fâcheuse Vi*ite.
Et lout dormait! GFaany l Fanny! si tu avais veille, que de douleur et d'effroi la m'aurais épargnés) — lfe dormaient tous, ma femme, mes enfants, mes gens. Nulle part je ne vis de lumière. Je fia dis (aïs le tour de la maison. Je ne voulais réveiller personne.
Heureusement je trouvai une petite porte d'un pavillon du jardin qu'on ayait négligé de fermer. J'entrai. Sur. la table se trouvait la corbeille a ouvrage de Fanny; à la clarté de la lune , je vis épars sur le plancher et sur les chaises les chevaux de bois, les trompettes et les jouets de mes enfants. Ils avaient sans doute passé l'après-midi dans ce lieu. J'étais heureux au milieu de ces bagatelles. Je m'assis su? uu sepfca , et je résolus d'y. passer la nuit. La nuit était pure et douce, et le parfum, des arbres es fleur pénétrait jusqu'à moi.
Quand durant quarante heures on s'est trouvé privé de sommeil, on n'est pas difficile sur le choix de sa cou- p che. Je m'assoupis bientôt. Mais à peine avais- je fermé les yeux, que le craquement de la porte m'éveilla de nouveau. Je me levai, et je vis entrer un homme. Ma première pensée fut de le prendre pour un voleur. Qu'on se peigne mon étonnement, c'était l'habit rouge !
nu SABBAT. 95
- D'où venez-vous ? lui demandai-je.
— De Prague. Je repars daus une demi-heure. Je voulais vous voir en passant, pour vous tenir parole. J'ai appris de votre laquais que vous veniez d'arriver , et je croyais trouver tout en mouvement dans votre maison. Vous n'avez pas dessein, je pense, de passer la nuit dans ce lieu bumide?
Je passai avec lui dans le jardin, tremblant de tous mes membres, tant cette apparition m'avait effrayé. Si j'avais pu croire a l'existence d'un Méphistophélès, j'aurais pensé qu'il était devant moi. Je riais en moi-même de ma frayeur, et je ne pouvais toutefois ip'eo défendre. Les traits rudes de moi} ami de Prague étaient encore plus effrayants à la clarté de la lune, et ses yeux élincelaient davantage.
— Vous m'avez vraiment effrayé comme un fantôme l loi dis-je. Comment avez-vous trouvé la porte de ce pavillon? Vous savez tout.
Il se mit à rire a sa manière : — Me connaissez -vous maintenant, dit-il, et savez-vous ce que je veux de vous?
— En vérité, je ue vous connais pas mieux ici qu'à
Prague. Mais en vérité, si j'étais superstitieux, je vous prendrais pour le diable; n'importe, cela serait, que je ne saurais redouter ni vos offres ni vos services, car mou bonheur est complet.
— Oh! oh ! pensez -vous que le diable viendrait vous faire des offres ou des présents? Cela était bon dans l'ancien temps, lorsque les gens croyaient encore au diable et s'en gardaient; alors il fallait bien capituler. Mais aujourd'hui que personne ne croit plus à l'enfer ; et que
la saine raison veut juger de tout, les hommes sont bien plus faciles à prendre.
— Voila ce qui s'appelle diaboliquement parler! m'écriai-je.
— Sans doute, répondit l'habit rouge en riant , je dis la vérité, parce que personne ne veut plus y croire. Tant que la vérité a été sacrée pour les hommes , Satan a été forcé de se faire le père du mensonge ; maintenant tout est changé , nous autres pauvres diables , nous sommes toujours les antipodes de l'humanité.
— Alors, vous n'êtes pas mon adversaire, car je pense en cela comràe vous.
— Bon, vous êtes déjà à moi. Quand on m'abandonne un seul cheveu, je tiens déjà toute la tête. Mais il fait froid ici, et la voiture est peut-être déjà attelée ; il faut que je parte ; ainsi, adieu.
— Je l'accompagnai jusqu'à la poste, ou sa voiture était effectivement attelée.
-* Si nous montions prendre congé l'un de l'autre auprès d'un verre de punch que j'avais commandé avant de me rendre chez vous? me dit-il.
J'acceptai son invitation ; je n'étais pas fâché de me trouver dans une chambre bien chauffée.