‹ Contes suissesChapitre 37 sur 159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

lia Chute*

Le punch était préparé sur la table. Lorsque nous entrâmes dans la chambre , un étranger se promenait dans la salle d'un air sombre ; c'était un vieillard d'une haute stature et d'une taille élancée. Des paquets et des coffres étaient épars sur les meubles; je remarquai aussi un châle , un chapeau de paille et des gants de femme.

Tandis que nous buvions, l'étranger dit à un valet qui Tenait chercher le bagage : — Dis à ma femme , quand elle viendra, que je me suis couché; nous partirons au point du jour. — Je ne voulais pas retourner dans le pavillon du jardin, et je demandai aussi un lit. L'étranger sortit. Nous causâmes encore quelque temps en vidant nos verres. L'habit rouge se leva enfin, gagna sa voiture, et comme je l'aidais a y monter, il me dit : —Nous nous reverrons encore.

Le fouet du postillon retentit, et les chevaux partirent rapidement. En rentrant dans la chambre, j'y trouvai une femme qui prenait le châle et les gants ; elle se retourna à mon arrivée, et je perdis presque connaissance. C'était Jolie, mon premier amour. Elle ne fut pas moins effrayée que moi.

— Au nom du ciel ! est-ce toi ou ton esprit, Robert ?

— Julie 1 m'écriai-je, et tous les souvenirs de l'amour se réveillèrent a sa vue. le m'approchai d'elle ; ses yeux étaient remplis de larmes, ses bras s'ouvrirent, et moi je m'y précipitai plein d'ivresse.

Après les premiers mouvements d'effusion, elle se rappela le lieu où nous nous trouvions. — Viens dans mon appartement, Robert, dit-elle en jetant le châle sur ses épaules, nous avons tant de choses à nous dire I

Je la suivis; nous nous assîmes sur un sopha. — Ici, me dit-elle, nous pouvons parler librement. Et nous nous racontâmes toute notre vie passée. J'éprouvai de nouveau le délire d'uu ancien amour que je croyais éleiul pour toujours. Julie n'avait rien perdu de sa tendresse pour moi; elle était plus belle, plus brillante que jamais. Elle me parla de nos ancieus serments; le feu de la passion se communiquait par nos regards et nos discours.

Un charme qu'il serait impossible de décrire régnait dans les paroles et dans la personne de Julie. Tous mes désirs passés se ranimèrent ; je lui rappelai notre première entrevue au bal, le jour des noces de sa sœur, nos rendez-vous dans le jardin ducal, nos promenades sur l'eau avec nos parents. Il n'y eut bientôt plus de passé, plus d'avenir pour nous. Nous oubliâmes que nous ne nous appartenions plus l'un a l'autre; nous parlâmes en pleurant du jour de noire séparation, et je couvris son sein de baisers brûlants. — 0 faiblesse humaine 1

Tout a coup la porte s'ouvrit, et Je vieillard maigre ejjtra en disant : — Qui donc est si tard avec toi, Julie?

Nous nous levâmes effrayés. Le staroste s'arrêta un moment, pâle et immobile; puis s'élançant vers Julie, il

la saisit par ses longs cheveux bruns, et la traîna sur le plancher, en s'écriant : — Malheureuse, qu'as-tu fait?

Je voulus la secoitrir. Il me repoussa avec tant de fureur que je tombai à la renverse. Je me relevai rapidement; mais il courut vers moi peut me terrasser de nouveau. Dans mon désespoir, je pris un couteau qui se trouvait sur la table, et je le brandis au-devant de moi pour l'effrayer; mais, dans sa rage aveugle, il me saisit a fe gorge et s'efforça de m'étouffer. fret a succomber, jyagilai mon arme dans toutes les directions; en6n je l'atteignis ; il tomba aussitôt. Le couteau avait pénétré dans lé cœur.

Julie tomba sans mouvement auprès de son mari. Je demeurai interdit, désespéré, ne sachant que résoudre. — 0 mes pauvres enfants! ô malheureuse Fannyî m'écriài-je, votre père est un assassin 1

Lé ferait de notre lutte avait réveillé les gens de la maison. J'entendis appeler, aller, venir, frapper aux portes. Il ne me restait d'autre ressource que la fuite. Je pris un flambeau pour me guider dans les détours de la maison, et je me hâtai de m'éloigner.

Page 1