CHAPITRE VIL
L'Incendie*
En descendant l'escalier, je songeais à courir a ma maison pour aller les réveiller et les presser encore une fois contre mon cœur, puis a fuir daus le monde comme Caïn, pour échapper à la justice des hommes; mais je vis mes habits inondés du sang du slaroste, et je tremblai d'être découvert.
La porte de la maison, auprès de la rue, était fermée. En revenant pour gagner la cour, j'entendis des cris el des murmures retentir derrière moi ; je traversai la cour en fuyant vers les granges; je savais que de la je pourrais passer dans les champs et les jardins qui se trouvaient derrière la ville. J'étais sur le point de franchir la dernière porte lorsque je me sentis saisir par mes habits. Hors de moi, je me débattis, je lançai mon flambeau dans les amas de foin qui s'élevaient devant moi; j'espérais me sauver ainsi; en effet, on me lâcha pour aller éteindre le feu. C'est ainsi que je m'échappai.
Je courus aveuglément à travers les haies et les fossés. Je ne devais plus songer à revoir ma femme et mes enfants : le sentiment de ma conservation étouffait en moi les sentiments du cœur et de la nature. Quand je songeais à mon retour paisible et a ces événements qui l'avaient
suivi, je doutais encore de la réalité; mais mes habits ;achés de sang, l'horreur dont j'étais rempli, tout me confirmait la triste vérité. Je courus hors d'haleine jusqu'à ce que les forces me manquassent. Si j'avais eu encore une arme dans les mains, si un torrent se fut trouvé sur mon passage, j'eusse assurément mis un k mes jours. Ruisselant de sueur , hors d'haleine , les genoux tremblants, je continuai de fuir. De temps en temps j'étais obligé de m 'arrêter pour recueillir des forces ; plusieurs fois je fus près de succomber de faiblesse.
C'est ainsi que j'arrivai k P***, le village le plus proche sur la route. Taudis que je délibérais si je devais aller plus loin ou attendre que la lune fûtjevéc, les cloches de la ville se mirent a sonner; bientôt celles de toutes les communes leur répondirent : c'était le tocsin.
Chaque son que le vent apportait déchirait mon âme. Je portai mes regards autour de moi; une immense colonne de flamme et de fumée s'élevait des murs de ma ville natale jusqu'aux nues, et moi j'étais l'incendiaire ! 0 ma femme! ô mes enfants ! quel réveil vous avait préparé votre père !
Il me sembla qu'un être invisible me saisissait par. les Neveux et m'emportait au-dessus de la terre. Je m'enfaisavec une rapidité sans égale. Je traversai en un clin d'oeil le village, et gagnai un bois voisin. Les flammes éclairaient la campagne comme en plein jour, et le bruit retentissant des cloches m'indiquait les lieux que je devais fuir.
Lorsque j'eus pénétré assez profondément dans l'obscurité .du bois pour ne plus apercevoir la lueur rougeûlrc
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de l'incendie qui reflétait mon ombre sur mon passage, je m'arrêtai faute de forces. Je tombai en gémissant sur lé sol humide, frappant la terre de mon front, et arrachant convulsivement les branches et tes heTbes. J'aurais voulu mourir, et je né le polirais pas.
*■* Parjure, assassin, incendiaire, et tout celai dfoftëuii sefcl instant! Oh î l'habit rouge â Va it raison : donnez moi un cheveii, et j'aurai bientôt bute la ïêïêl Quel mabféfe destin m'a atnenfé cet homme I sans lui je n'aurais pas vQ Julie, pas oublié Fândy ; je n'aurais pas commis un meurtre, mis le feu à ma ville natale; je ne serais pas ici eu proie au désespoir, en horreur k moi-même, et maudit par mes concitoyens 1
Cependant les ctoehes continuaient k retentir et a augmenter mon effroi. le me félicitais que le jour ne fût pas venu. Je pouvais encore espérer de fuir quelque temps avant que l'aurore eût paru. Mais ides pleurs coulèrent en abondance en songeant que le jour qui allait se lever était le -I w mai , la fête de Fanny ; ce jour que je célébrais ordinairement au sein de ma famille, au milieu de mes amisl Une autre pensée me vint aussitôt. Cette nuit, la veille de mai, c'était aussi la nuit de Walpurgfc! — Singulière destinée ! les anciennes superstitions la regardent comme la nuit terrible où les âmes sortent de leurs tombeaux , et où le diable et ses acolytes viennent célébrer le sabbat au sommet de la montagne du Blocksberg (1), Vbabit rotige et ses singuliers discours se pré-
(I) La plus haute montagne du Harz, célèbre dans les jfleryçilleoses de l'Allemagne, — Voyez le F<iw( de Goethe,
ItfitfO
DU SABBÀt. J0$
ît a mon esprit. — Pourquoi le nier? j'aurais mon âme pour qu'il eûl été celui pour qui il se en plaisantant dans le pavillon, et pour qu'il eût endre une vto paisible, ma femme et mes enfants, le glas funèbre des cloches continuait de se faire e. Je commençais à sentir la fraîcheur du matin, achai de mon asile, et, recommençant a ma rouer s les broussailles, je parvins jusqu'à la route.
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