‹ Contes suissesChapitre 4 sur 159 · VIII ESQUISSE · texte numérisé non relu

VIII ESQUISSE

Les progrès scientifiques du Robinson ignoré décidèrent ses professeurs à donnera ses études une direction nouvelle. On le fit passer dans une classe supérieure du Gymnase de la cité , où il put se consacrer entièrement aux sciences. 11 logea d'abord chez l'excellent professeur Christophe Neide, traducteur de quelques comédies de Térence ; puis chez le recteur Elias-Gaspard Reichard, à qui l'on doit la traduction des épîtres de Cicéron à Altïcus. Reichard possédait une immense bibliothèque qu'il mit à la disposition de l'écolier de quinze ans. Ce dernier puisa avec avidité dans cette mine féconde, mais sans discernement et sans autre but que celui de tout apprendre, de tout essayer. Aujourd'hui Swedenborg, demain Spinosa, Albert le Grand et les Flagella dœmonum; Plutarque et Platon; Lohenstein et Broke; Ossian, Shakespeare et Schiller: tels furent ses auteurs de prédilection. Avide d'instruction , il se livrait avec la même ardeur à l'étude de toutes les sciences, dont il fit des extraits qui remplirent plusieurs volumes. Que de nuits il déroba au sommeil pour les consacrer au travail ! Plus d'une fois il regretta de n'être pas catholique, afin de pouvoir, au fond de quelque couvent de bénédictins , se livrer tout entier à sa passion pour les livres. Tour à tour dévot, sombre, visionnaire, esprit libre et sceptique, nécromancien et léger, il se bâtissait un avenir brillant ou misérable, avec une mobilité d'imagition vraiment surprenante. Il resta un être à part au milieu de la société : personne ne put le définir; et, pour être vrai, nous ajouterons que personne ne chercha à le définir. Sans ami intime avec lequel il pût s'épancher, repoussé de tous côtés, il resta réduit à lui-même; mais il faut dire aussi qu'il vivait moins dans là réalité que dans les rêves de son imagition.

Cette activité d'esprit désordonnée, cette soif ardente d'instruction , ne s'apaisa point dans un âge plus avancé , et

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il est bien difficile de décider si elle hit procura plus de jouissances que de peines. S'il est vrai de dire qu'il n'échappa point au danger d'une polymathie superficielle, nous conviendrons aussi qu'il dut à cette même polymathie une variété , une indépendance de jugement qui est rarement l'apanage d'une instruction ébauchée. Comment nier qu'au milieu de telles occupations notre prétendu Robioson n'ait point formé des projets d'une tout autre nature que ceux dont nous avons parlé, et qu'à son tour le découragement, en s'emparant de son âme, n'ait pas produit la mélancolie et l'ennui ? Cette tension continuelle d'esprit, cette vie sédentaire à uu âge oit» pour se développer, le corps a besoin d'exercice , tout a dû contribuer à déterminer chez lui ce que l'on pourrait appeler de l'hypocondrie. 11 souffrit sans confier à personne la cause de ses maux ; peut-être aussi que personne ne l'aurait compris. Dégoûté d'une vie sans attrait pour lui , et méprisant une société trop futile et trop légère pour le deviner, il allait succomber a son désespoir, lorsque, par instinct, il voulut échapper à son propre ennui, en demandant à un autre ciel, à des régions lointaines de nouvelles émotions. Beaucoup de ses condisciples étaient admis à l'université : cette faveur ne lui était pa& encore accordée à cause de sa grande jeunesse; ce fut justement ce qui le décida à se rendre libre à tout prix. 11 avait alors dixsept ans. Au milieu de l'hiver (22 janvier 1788) il entreprit un voyage à cheval dans le Meklenbourg, et écrivit à son tuteur ; Je vais tenter la fortune en parcourant le monde pendant deux ans, sans autre ressource que ma propre énergie : j'entrerai dans quelque université* Pendant mon absence soyez assez bon pour faire valoir mon patrimoine.

Ce fut alors qu'il se sentit plus à l'aise, que l'air qu'il respirait lui semblait plus pur : il foulait une terre nouvelle ; il se trouvait en contact avec des êtres plus nobles. On tenta

vainement de le faire revenir dans Ba tillê nëttrle ; il fut inébranlable. A Schwerin il reçut un bon dccuejl de l'imprimear de la eour, Berensprung, qui lai confia la eharge de précepteur de ses enfants ; mais il quitta ses fonctions avant une année d'exercice , pour faire partie, en qualité d'auteur dramatique, d'une troupe de comédiens ambulants , poussé qu'il était toujours par ce besoin d'agitation qui le tourmentait sans cesse. Bu novembre 1788 il entra à Prenlzlow avec cette troupe, qui y donna <Ies représentations. Tout en faisant la correspondance de ces baladins, tout en leur composant des prologues et des épilogues pour leurs besoins journaliers, il ne perdit point de vue le but plus élevé qu'il se proposait. H fut favorisé dans ses projets par un M. de Bogustavsky, lieutenant de la garnison prusieune, homme d'esprit > et qni sut l'apprécier; mais tfois mois s'étaient à peine écoulés, qne la" troupe nomade quitta Prentzlow pour se rendre à Landsberg, bu elle s'évanouît bientôt comme un beau rêve qui ne taisse après lui qu'un vague souvenir. Notre ex- poète dramatique resta dans cette dernière ville, où il instruisit les autres en s'inslruisant lui-même, grâce aux bibliothèques qui lui furent ouvertes. On l'admit dans plusieurs maisons fort respectables, ou le monde se présenta à lui sons un jour plus favorable que naguère parmi les prêtres et les prêtresses de Thalie. Les deux aimées qu'il avait fixées comme terme de ses voyages s'écoulèrent assez vite au milieu de ces petites aventures, non sans profit pour son avenir. Dans cet intervalle il n'eut d'autre souci que celui que cause le manque d'argent; ce qui le décida à écrire à son tuteur pour \ :\ demander des lettres de change sur Franc* fort-sur-l'Oder, résolu qu'il était de faire ses études à Puni* ver si té de cette ville. En compagnie d'un jeune ami qui voulait également faire son droit, il quitta donc Landsberg pour se rendre à Francfort , sans avoir arrêté avec lui-même le

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ganté d'étude «fn'it embrasserait; il fol presque tenté de s'essayer à la fois dam lès quatre facultés. Quelque instruit pour ta théologie , à l'étude de laque He H se consacra moins par gofU t>?ut-être qu'au n d'être utile à ses parents et i ses concitoyens, il cultiva en même temps les autres sciences. Il ne voulut faire partie d'aucune réunion dont il regardait les plaisirs comme trop futiles. Plus économe de son temps que de son argent , il reçut d'abord dans la retraite, dévoré qu'il était du désir insatiable de tout embrasser, de tout connaître; mais, revenant bientôt à sa passion favorite, il fit des excursions en Lusace, en Poméranie et en Pologne, sans nul souci de ses cours. Le sage ecclésiastique Steinbarl, le savant historien Hausen, le philosophe Berends, et l'aimable astronome Hoth, ne furent pas pour Henri de simples professeurs, ils eurent pour lui une amitié toute paternelle; le conseiller ecclésiastique Irwing, si célèbre par son livre des Recherches sur l'Homme, fut également son ami. Quelle satisfaction pour les parents de notre jeune savant I Ils ne doutaient pas qu'un jour il ue devînt le (lambeau de l'Église; car, pendant les vacances qu'il passa à Magdebourg , ils conçurent de son savoir la plus haute espérance. Rendant pleinement justice à ses heureuses dispositions , le vénérable professeur Hausen l'encourageait à briguer la chaire académique. Il y avait une double lutte â soutenir; mais notre jeune polymathe ne fut point arrêté par les difficultés, et il entra hardiment dans l'arène. Il se tira avec honneur de l'examen philosophique qu'il eut à subir; et, dans l'intervalle des deux années pendant lesquelles il fit partie de cette université , il composa une ffypothesium dijudicatio critica en latin , et la défendit dans cette même langue, trois à quatre heures, contre de rigoureux adversaires. Ce fut alors qu'il fut nommé docteur en philosophie (24 mars 17113.) Le lendemain il partit pour Cfistrin , y soutint un exaihen en théologie , et

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