CHAPITRE IX
Le jour suivant trouva M. Quint fort pensif. La tournure de Baetely, ses traits, son habillement, s'étaient gravés dans sa mémoire. II chercha à se distraire ; mais en écrivant, te nom de Baetely se présentait sans cesse sous sa plume, et dans ses promenades il le prononçait sans cesse.
—0 Baetely ! Baetely ! s'écriait-îl, si tu éprouvais ce que j'éprouve, le bonheur de mes jours serait assuré! Vivre avec toi serait mon désir éternel. Le monde n'est plus le même pour moi ; c'est ta puissance de la beauté qui a changé tout son aspect. 0 Baetely! écouteras-tu mes vœux!
II résolut alors de lui faire connaître sincèrement les sentiments qu'il éprouvait pour elle. — Elle retourne demain chez,sa tante I ainsi que me Ta dit M. Pyk, pensa-til. Baetely traversera donc demain le vallon. Je pourrai la voir sans témoins, lui parler sans crainte, faire oublier toutes mes gaucheries par la simplicité de mes paroles, scruter son cœur, et peut-être espérer!....
Ses désirs n'allaient pas plus loin ; mais un vif effroi se mêlait à ses idées de félicité, et il n'admettait pas, dans toutes ses suppositions, que Baetely couronnerait son amour. — Quoi qu'il en fût , les premiers rayons du soleil le trouvèrent le lendemain à sa toilette. Assis devant ton miroir, M. Quint fit l'iuuocente remarque que les
jours de son printemps étaient déjà passés. — Vingt-huit ans! encore dix ans, se disait-il, et je serai un vieillard. 0 Baetely ! Baetely 1 le vent d'hiver agite alors l'arbre, la sève disparaît, et les branches se flétrissent !
Cependant il s'était habillé avec plus de recherche que de coutume. 11 avait mis une culotte de soie noire et un frac d'un vert éclatant. Ses cheveux étaient assemblés avec soin, sa cravate nouée avec art. À voir M. Quiut,on ne pouvait douter qu'il n'eût des projets de conquête.
Ses gens furent frappés de sa toilette; sa vieille gouvernante ne pouvait surtout se lasser de l'admirer. — H va arriver de grands changements dans la maison, disaitelle. Les autres ne pouvaient le croire; et tous se mirent aux fenêtres, ou restèrent devant la porte, pour voir s'éloigner leur maître si subitement métamorphosé.
M. Quint prit un livre et uu bouquet de fleurs, et, quittant sa maison d'un pas léger, passa la rivière d'An sur le pont qui s'y trouve, et gagna la route où il devait rencontrer Baetely. 11 approchait, en rêvant à son bonheur futur, du bourg de ïhosa que devait traverser sa bicn-aimée. Le chemin s'élevait le long du torrent, sur une hauteur de rochers et de terres écroulées des montagnes, que couvraient a droite et a gauche de grands chênes, des sapins, des mélèzes et d'épaisses broussailles.
Arrivé sur la hauteur où passait la route , un magnifique paysage , au milieu duquel sa maison se dessinait d'une façon pittoresque, se déploya devant ses yeux. On apercevait aussi de ce lieu une partie de la roule qui, en se rapprochant; s'élevait entre des bois et des taillis épars parmi les rochers.
DE THOSA. \i\
M. Quint se décida à prendre position en cet endroit, et à y attendre Baetely; alors il ne voulait pas se présenter à elle sans aucune préparation. La connaissance était trop nouvelle; et les fâcheux accidents qui s'y opposaient,
comme la nappe
Cette pensée fut pour lui un coup de foudre. L'amour ferma ses ailes, et M. Quint laissa tomber son bouquet; un nuage sombre sembla couvrir la nature qu'il voyait à travers le prisme du bonheur. Ce fâcheux souvenir dévasta, en un clin d'œil, le paradis qu'il se créait. Toutes ses espérances s'éteignirent; il était la comme un homme étranger à tous les autres , comme un pèlerin jeté dans Une contrée inconnue, comme un buveur dont l'ivresse se dissipe tout à coup.
Il frappa avec rage du pied contre terre. — Ne suis-je pas bien insensé , se dit-il , de courir au-devant d'une jeune fille pour provoquer ses mépris ! elle aura honte «Ile-même* de mon audace et de ma folie. Ohl pourquoi ne puis-je devenir malheureux et non pas ridicule !
À ces mots M. Quint jeta avec fureur son bouquet loin «le lui. — C'en est fait 1 elle ne m'aime pas, elle ne saurait m'aimer! Beauté, richesse, esprit, renom, emplois, actions brillantes, et tout ce qui séduit une jeune fille, je n'ai rien de tout celai Tout me manque, tout, et j'ose prétendre à son cœur! Allons, tâchons d'acquérir des honneurs, de la gloire, et alors je reviendrai digne d'elle.
Il enfonça son chapeau sur son visage, se retourna a <lemi, et se disposait déjà a reprendre le chemin de sa demeure, lorsque, pour augmenter sa disgrâce, une voix
\tà LA FIANCÉE
secrète lui dit (ont bas : Et avant que tu aies acquis ce qui te manque, Baetely sera mariée.
Cette pensée le fit frémir. Il s'arrêta. Dans le fond de son âme, il vit apparaître, comme dans un optique, les figures de tous ses rivaux qui semblaient monter en foule au-devant de lui du fond de la vallée. C'étaient de beaux adolescents, des figures gracieuses, de nobles seigneurs, de brillants guerriers; et l'amour-propfe de M. Quint, au lieu de s'abattre à ce tableau , se ranima avec plus de vivacité. Involontairement H se comparait aux autres, et il ne se trouvait pas aussi méprisable qu'il l'avait pensé d'abord. — Les nuages de mécontentement se dissipèrent, et un rayon d'espérance brilla dans son cœur. Peu a peu il passa de la confiance au calme, dti calme à. l'espérance, de la a l'attente, a la joie et au ravissement. ïl songea \ aux paroles de Pyk, aux regards de Baetely, et dans l'enivrement de son cœur il s'écria : Oui , tout est possible! Baetely m'appartiendra! Baetely sera ma femme!
Ces dernières paroles, il les prononça d'une voit éclatante qui fit retentir le vallon, et en exécutant, de chaque côté du chemin , plusieurs bonds qui eussent fait honneur k un danseur de cordé.
Son délire l'eût sans doute porté k d'autres excès, si... Bref, M. Quint s'élança tout d'un coup de côté, comme un coursier ombrageux qui se cabre, et s'enfonça dans les taillis qui bordaient, en inclinant vers la plaine, les deux bords de la route.
Baetely s'avançait lestement sur le chemin. Elle était seule.
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