CHAPITRE X
Quiconque a jamais aimé se rendra facilement compte du passage rapide entre la crainte et l'espérance, la (Jouteur et le ravissement, que parcourut eu quelques instants M, Quint. Je pense aussi que la plupart de mes lecteurs se sont quelquefois livrés à des bonds semblables k ceux que lit notre philosophe, mais que, plus heureux que lui, ils n'ont pas été surpris dans leur jubilation par la personne même en l'honneur 4e qui ils exécutaient cette joyeuse danse.
L'apparition subite de Baetely avait causé tant de trouble à M. Quint, qu'il en tremblait de tous ses membres. Si Baetely, pensait-il, l'avait vu sur la hauteur, allant1, venant et bondissant, c'en était fait de lui» Qu'aurait pensé cette jeune fille, si un homme grave, simple et timide, qui passait pour un être raisonnable dans tout le pays, se fût présenté a elle en dansant? — Au nom du ciel! M. Quint, où aviez- yous laissé votre raison?
Le digne homme payait alors de la façon la plus cruelle ce moment d'oubli. H était forcé de se tenir de ses deux mains aux arbres les plus proches, pour ne pas suivre la pente rapide qui se trouvait derrière lui; chose d'autant plus facile, que ses pieds ne reposaient que sur du sable et du gravier mouvant.
Il ne pouvait se dispenser de conserver cette fâcheuse
position jusqu'à ce que- Baetely fût passée, et a chaque instant il se voyait sur le point d'être entraîné. Le sol tremblait instantanément sous ses semelles. Il aurait pu choteif une place moins vacillante; mais nulle part il ne se serait trouvé mieux caché aux yeux de Baetely. D'ailleurs le fracas des pierres et des fragments de terre qui se détachaient a chacun de ses mouvements eût infailliblement trahi sa présence.
A l'exception de ces songes pleins d'angoisse où le malheureux supplicié veut échapper, tandis qu'une puissance fatale attache ses pieds au sol, Ou qu'il s'efforce d'appeler du secours lorsque la voix lui manque ; — à l'exception de ces cauchemars affreux que nous apporte quelquefois un méchant génie dans le sommeil, jamais situation n'avait été plus pénible que celle de M. Quint.
La terre, obéissant aux lois de la gravitation, cédait ! insensiblement sous son poids, et lui offrait la perspective d'une immense descente le long d'une colline de pierres et de sable. Baetely atteignit en cet instant au sommet de la montagne, et se trouva à deux pas de M. Quint, que la terreur empêchait de respirer. Baetely s'était arrêtée, et regardait avec complaisance les fleurs épanouies qui s'élevaient au bord du chemin.
Tout autre que M. Quint eût contemplé avec un plaisir secret la jolie voyageuse, vêtue simplement mais avec grâce , l'air rêveur et le visage embelli des plus fraîches couleurs. M. Quint tremblait d'effroi.
Elle se baissa, cueillit quelques fleurs, et fit quelques pas pour aller s'asseoir sur un quartier de roche. Elle s'occupa à faire un bouquet, mais sans se presser, car
DE THOSA. Ui
ses regards erraient sur la plaine où apparaissaient, éclairés par le soleil le plus pur, la maison et le jardin de M. Quint.
— Il a aussi des fleurs dans son jardin, et sa maison est bien belle, se dit-elle h demi-voix. Sa main s'abaissa sur ses genoux , et elle poussa un soupir. Ses regards se portèrent de nouveau sur la maison, elle semblait l'examiner avec attention, et en même temps avec plaisir.
— Et k qui pense-t-il? ajoutà-t-elle. Oh! je sais que .plus d'une jeune fille pense a lui. Il est jeune, riche et
sage. Obi sans cette maudite nappe l Que j'ai été maladroite 1 Jamais je n'oserai plus lever les yeux sur lui. Mais il me regardait si singulièrement ! Je pouvais k peine soutenir son regard. Que je donnerais de choses pour savoir ce que mon oncle Pyk lui a dit 1 — Ohl mon oncle; il le connaît bien. — Il s'est moqué de toi , pauvre Baetely ! Un homme comme lui penserait-il à toi? On dit qu'il est bien savant : il lui faudra une fille de la ville; et il ne te connaît pas d'ailleurs, il y a déjà longtemps qu'il t'a oubliée ! * •
À ces mots, elle parut plongée dans une rêverie profonde.
Elle joignit les mains, les étendit avec un regard douloureux vers la maison, et dit d'une voix tremblante :
Àh! M. Quint
M. Quint ^quelque embarras que lui causât sa position , avait vu avec plaisir la jeune fille s'asseoir vis-a-vis de lui. Lorsqu'il vit les bras de Baetely se diriger vers sa demeure, lorsqu'iM'entendit prononcer son nom, le ciel s'ouvrit a ses regards; il voulut aller se jeter à ses pieds;
jamais le bonheur ne lui avait autant souri. Oubliant s»o danger, il étendit les bras.....
Le terrain sablonneux s'écroula sous ses pieds ave® ni bruit sourd ; les cailloux roulèrent avec fracas derrière lui, ei M. Quint, entraîné rapidement, suivit, au dés«tpoir, tous les débris du règne minéral qui se préeif*' taieut autour de lui. 41 jura mille fois dans sa chuta; mais il eût prié avec ferveur, qu'elle n'eût pas été retardée d'un instant. Le danger augmentait saus cesse. La terre, les pierres qui se détachaient après lui sur son passage , menaçaient de l'ensevelir . 11 leva les yeux v$$ le ciel, les reporta au-dessous de la colline; rien ne pou* vait l'arrêter. Il ne lui restait d'autre ressource que de s'abandonner a la volonté du sort, et de continuer son voyage jusqu'aux profondeurs de la plaine.
Lorsque M. Quint se trouva au bas de la montagne, relevé sur ses jambes, et que, par quelques sauts artistement combinés, il eut évité l'atteinte des pierres qui le suivaient, il ne sut s'il devait maudire sa destinée, on remercier le ciel d'être arrivé sain et sauf après un trajet aussi périlleux.
Il ne devait plus songer a revenir au sommet de b montagne pour chercher Baetely. La pauvre enfant s'était sans doute enfuie au bruit affreux de sa chute. D'ailleurs M. Quint ne pouvait se dissimuler que sa culotte de soie noire était dans un état a ne pouvoir se présenter aux yeux d'une maîtresse ; il dut se trouver heureux de pouvoir en déroher aux yeux les taches et les déchirures, en regagnant par un chemin solitaire sa tranquille demeure.
Il pleura de rage. — Les philosophes perdent aussi
quelquefois leur philosophie, et il ne s'est pas eucore trouvé ud homme qui fût sage a toutes les heures du jour. M. Quint, le La Bruyère, le Tfcéophraste de sa vallée, n'aurait pas certainement porté ces larmes en compte, s'il avait eu a peindre son propre caractère; et cependant elles le peignaient admirablement.
Pour étudier les hommes, il faut les voir lorsqu'ils se croient seuls. Chacun fait en toute hâte, avant de se produire dans la société, sa toilette morale. Aussi M. Pyk avait-il raison de dire : — Celui qui veut connaître le monde doit le regarder plutôt par le trou de la serrure que par un télescope.