CHAPITRE XIII
M. Pyk était appelé a montrer dans ce jour toute sa dignité. En assurant le bonheur de deux personnes vertueuses qui lui étaient chères, il avait en même temps occasion de déployer son luxe et sa richesse. H allait de chambre en chambre, disait quelques mots flatteurs à chacun des convives , donnait des ordres a la cuisine, à la cave , et serrait quelquefois la main de sa timide Baetely d'une façon expressive.
Mais, comme le remarquait dans son insomnie M. Quint, il n'est pas de roses sans épines. Deux choses altéraient la bonne humeur de M. Pyk.
Sa sœur, la tante de Baetely, avait, dans sa joie extrême , conûé le secret du jour a sa vieille commère. La commère serait plu lot morte que de taire un instant le secret qui lui brûlait la langue au barbier de Thosa. Le barbier crut devoir le découvrir a toutes ses pratiques; et celles-ci a leurs moitiés. Bref, en moins de dix minutes le secret passa par trente bouches. Tous les visages affectèrent un air important et solennel. La femme du ministre vint a la petite Baetely d'un pas cérémonieux, et lui fit un compliment solennel sur son mariage, ainsi qu'un sermon sur les nouveaux devoirs qu'elle aurait désormais à remplir. Le ministre, qui n'aimait pas voir empiéter sur son terrain, interrompit sa digne épouse, et
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prit à son tour la parole. Bientôt une foule obséquieuse entoura la pauvre fille, qui resta les yeux baissés, et confuse dé voir trahir ainsi le secret de son amour.
M. Pyk entra dans la chambre au moment où les félicitations pleuraient sur sa nièce. Ses plans étaient déjoués, il fronça le sourcil et frappa du pied avec humeur ; mais il n'eut pas le temps de laisser voir son mécontentement. Il fut à son tour entouré, complimenté et caressé par la foule. 11 ne lui resta plus rien à faire qu'à répondre gracieusement à ses bôles, et a s'approcher de Baetely qui était toujours remplie de honte et de confusion. Son bonheur lui semblait encore un songe. L'homme qu'elle aimait secrètement, et dont elle n'avait pas encore osé prononcer le nom, était hautement proclamé comme son époux. Elle allait se réunir a lui pour ne plus jamais s'en séparer. Elle sentit alors toute l'étendue de son bonheur; son coeur, longtemps comprimé , brisa ses digues, et un torrent de larmes s'échappa de ses paupières.
M. Pyk fut effrayé; ce grand connaisseur du cœur humain ignorait le bonheur des larmes. Il entraîna Baetely avec lui dans la ohambre voisine, s'assit en silence au* près d'elle, et la laissa pleurer.
— Qui cause ta peine? lui demanda-t-il plusieurs fois. 11 n'obtint pas de réponse.
— Je croyais que cette fête te rendrait heureuse... Je pensais...
— Hélas I dit la jeune fille en soupirant, et en essuyant ses larmes à la voix de son oncle qu'elle honorait comme son père.
— M. Quint ne te plairait-il pas? dit-il; ne veux-tu
' pas de lui? avoue-le-moi, je ne m'en fâcherai pas. C'est une folie de ma part de ne t'avoir pas prévenue , de ne t'avoir pas consultée. Ta tante n'a pas compris ton petit cœur. Il n'y a nullement de ma faute.
En entendant les paroles de son oncle, et en reconnaissant Terreur qu'avaient causée ses pleurs, Baetely voulut répondre, mais sa voix se dissipa en soupirs ; elle rougit sous les larmes, et laissa tomber sa tête sur son épaule.
— Oui, c'est une maudite histoire! s'écria l'oncle embarrassé, en essuyant lui-même une larme qui s'échappa de ses yeux; et il songeait déjà comment il pourrait donner le change à ses convives, et leur faire croire que tout ceci n'était qu'une plaisanterie,
~- Sois tranquille , Baetely, ajoutait-il. La chose peut encore s'arranger; il ne faut pas perdre le sang-froid dans les grandes circonstances : voilà le principal. — Consens seulement a me dire si M. Quint te semble absolument odieux, et si tu ne crois pas pouvoir l'aimer avec le temps. Je pourrais te conter vingt histoires qui te prouveraient que les meilleurs ménages viennent d'unions forcées; mais malheureusement le temps nous presse. Si tu voulais essayer provisoirement des fiançailles, cela me donnerait un peu de loisir pour arranger l'affaire.
— Mais, balbutia la jeune fille , savez-vous bien aussi si M. Quint peut me souffrir?
— Te souffrir, Baetely ! s'écria M. Pyk, te souffrir! que Dieu me fasse grâce, il est amoureux de toi à en mourir ! Baetely, hors d'elle-même, se jeta dans les bras de son oncle.
— Mon Dieu ! s'écria M. Pyk, dont l'inquiétude croissait, explique-toi donc, mon enfant ; parle, je t'en supplie; essaie des fiançailles : tu te représentes la chose plus terrible qu'elle n'est; il n'est pas encore de jeune fille qui en soit morte.
Baetely n'entendit pas l'exhortation de son oncle; ces mots seuls retentissaient encore à son oreille : 11 est amoureux de toi à en mourir 1
Elle se serra plus étroitement contre son vieux parent, cacha son visage dans son sein, et s'écria : Dites-le-lui, car je n'ose le lui dire; dites-lui que je l'aime de tout mon cœur !
M. Pyk fut sur le point de tomber à la renverse. Il écoutait encore longtemps après qu'elle eut parlé, comme s'il eût attendu la continuation de ses paroles. — Petite folle, dit-il enfin, pourquoi donc alors nous tourmenter ainsi ! Ainsi, c'est ton ultimatum ! Bravo 1 je cours chercher M. Quint, tu le lui diras à lui-même.
Il l'embrassa et s'échappa, quelques efforts que fit Baetely pour le retenir. M. Pyk entra dans le salon pour chercher le fiancé. Tous les conviés étaient assis en cercle; mais M. Quint n'avait pas encore paru.
M. Pyk tira sa montre : il était une heure de l'aprèsmidi. — Tout va donc de travers aujourd'hui! murmurat-il, et il sortit de la maison;
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