‹ Contes suissesChapitre 62 sur 159 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Il est dans le caractère des grands hommes de ne pas se laisser troubler par les événements les plus affligeants. Tout ce qui est grand, imminent, terrible, est également de leur domaine ; mais les petits événements triomphent d'eu? facilement. C'est la tout ce qu'on peut dire en faveur de M. Quint. Il eût accompli les sacrifices les plus pénibles , supporté les plus grandes douleurs ; mais ce moment devant son miroir, où la cloche de l'horloge sonna, lui ravit toutes ses forces.

Il jeta pour la troisième fois son habit, et se mit devant sa toilette pour arranger sa chevelure. Mais un démon ennemi vint encore l'y poursuivre. Tantôt les boucles refusaient de s'arrondir, tantôt elles se révoltaient contre ses doigts. Trois fois il renversa de fond en comble l'édifice de sa coiffure, et trois fois il le releva ; car enfin c'était un jour de fiançailles.

Lorsqu'il se leva de son siège, l'horloge sonna onze heures, et, pour comble de tourment, toutes les horloges voisines répétaient a la ronde l'heure fatale. M. Qui ut pâlit d'effroi; il n'avait pas un moment a perdre! Une longue roule, une chaleur accablante. Quelle journée se préparait pour lui!

Il prit avec vivacité sa canne et son chapeau, endossa

lêfe LA F! ANCRE

son habit couleur de violette , donna encore quelques ordres indispensables, jeta un dernier coup-d'œil sur le miroir. II était onze heures trois quarts lorsque M. Quint sortit de sa maison.

Courir n'est pas le plus sur moyen d'arriver. Il perdit bientôt haleine; il fallut ralentir le pas et chercher de l'ombrage, car le soleil dardait a plomb.

Tant que M. Quint avait marché d'un pas précipité, il n'avait pu soagcr librement ; ce ne fut que lorsqu'il raarcha plus lentement que ses pensées reprirent leur cours. 11 sentit que tout était manqué. Les conviés, les parents, la fiancée, tout le monde devait être irrité de son abseuce, qu'il ne savait de quelle excuse colorer. Jamais il n'avait éprouvé un semblable embarras. Il s'arrêta pour réfléchir a ce qu'il devait faire; il regarda devant lui, derrière lui, leva ses regards vers les Alpes, les abaissa sur le fleuve ; il semblait chercher un conseil.

Les rayons du soleil de midi éclataient sur toute ta vallée ; l'ombre $0 retirait jusqu'au pied des arbres, i& rochers élincelants éblouissaient les regards : chaque pas du voyageur spulevait un tourbillon de poussière.

M. Quint éprouvait un vif sentiment de malaise; il avait encore plus d'une heure à marcher, et, pour surcroît de disgrâce, il se sentait un violent appétit; car ses «embarras lui avaient fait oublier l'heure ordinaire de soa premier repas. Mais ses malheurs n'étaient par terminés.

Uu vent rafraîchissant venait du fleuve et eût allégé M. Quint de sou accablement, si la brise n'eût fait voler une forêt de cheveux sur son visage. Il se retourna vivementj et porta la main à sa nuque ; c'est là qu'était le

DE THOSA, 465

maj- Ou H avait oublié sa bourse h cheveux, ou il l'avait perdue ep chemin.

II n'y avait pas à hésiter; il partit d'uu Irait dans la direction de S£ maison,

Qu'eût fait tout autre h la* place de M. Quint? — Recommencer le trajet si malheureusement commencé , ou attendre au logis un jour plus propice ? M. Quint prit le premier parti avec une fermeté digne d'éloges. La bourse a cheveux de taffetas noir était restée sur le pupitre, près de sa lunette d'approche. Ces deux meubles accompagnaient M. Quint dans toutes ses promenades. Il mit la bourse à sa place; et, sa lunette a la main, il quitta en soupirant sa demeure.

L'horloge de l'église sonna eette fois midi, comme si elle eût attendu méchamment son retour pour murmurer un reproche. 11 se mit en marche. Mais ce n'était plus l'attrait magnétique qui l'attirait une heure auparavant vers le château de M. Pyk; c'était le désespoir qui hâtait ses pas.

Tout en se faisant mille reproches , il aperçut au loin deux personnes qui venaient au-devant de lui : il s'arrêta en tremblant. — Peut-être sont-elles envoyées pour ïne chercher, pensa- t-il. Que leur dirai-je? La honte s'empara de lui. Il appliqua sa lunette contre son œil, et Vit distinctement deux hommes en habits de fête qui venaient à grands pas. 11 résolut de les éviter, afin de se donner le temps d'inventer une histoire. A droite se trouvait le pont qui traverse le fleuve. Bien qu'en le passant il augmentât d'une heure la distance qu'il avait à parcourir , il se hâta de le faire. La frayeur lui était l'usage

de sa raison. Il se glissa comme un criminel a travers les taillis, heureux d'éviter les envoyés qu'il apercevait non loin de lui.

11 eut alors a faire une route d'une longueur interminable. 11 était déjà arrivé près du terme de son voyage, et il apercevait au-dessus des arbres, d'un côté du fleuve les tours et les pignons de Thosa, et au delà des eaux les murs du vieux château, lorsque le clocher de l'église du bourg sonna deux heures, et annonça par £es tintements la prière du soir.

— C'est fini! s'écria M. Quint, on ne m'attend plus!

DE THOSA. ^65

Page 1