CHAPITRE XVI
Pour mieux s'assurer de ce qu'il craignait, il gravit un pelit coteau boisé d'où on pouvait observer l'intérieur du château de M. Pyk, et tout ce qui s'y passait.
Il choisit la place la plus commode, et braqua sa lunette. Les fenêtres étaient ouvertes : il vit les convives assis à une longue table; ils semblaient fort joyeux et nullement occupés de lui. Des larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues» 11 sentit toute l'horreur de sa position. Fatigué d'une longue course, énervé par la chaleur du jour, triste et affamé, il fallait encore qu'il contemplât de loin, assis sur le tronc d'un vieux chêne, le repas de ses propres fiançailles. Qui eût pu garder le sang-froid à sa place ?
Il jeta sa lunette, et essuya les larmes de dépit qui inondaient son visage. Il jura de renoncer a Baelely et au monde entier, de chercher plus que jamais la solitude, de vivre isolé, de fuir tous les plaisirs de la vie, et de ne plus trouver de joie qu'à rester malheureux.
Ces serments n'étaient pas fort sensés sans doute, mais il éprouvait quelque soulagement a les faire. Le silence des bois, les ombres qui s'étendaient à travers les arbres, tout contribuait à le calmer. Il prit ce calme pour le résultat de ses résolutions philosophiques.
M. Quint resta lontemps à méditer sur le coteau. Il a
466 LA FtANCEE
depuis avoué que les heures où il s'était abandonné h ses rêveries dans le bois appartenaient aux plus doux moments de sa vie. Pour ce pas les trqrçfe^ler, il détourna ses regards du château, et choisit une place plus obscure. Une partie de la vallée se déroulait à ses pieds ; des nuages d'un gris de perle brillaient au sommet des montagnes, des colonnes de poussière parcouraient en tourbillonnant les bords du fleuve, et des hirondelles, les ailes déployées, s'élevaient à une hauteur prodigieuse dans les airs.
Dès que le soir fut venu, il se leva pour s'éloigner; mais un violent ouragan se farinait derrière les montagnes. Bientôt les nuages et les rochers furent frappés d'une lueur rougeâtre, et le tonnerre gronda avec fracas dans la vallée, comme si les Âïftes fussent prêtes a s'écrouler avec leurs éternels glaciers.
Heureusement M. Quint connaissait son chemin. Le terrible spectacle de la nature n'était pas fait pour l'effrayer; il était d'accord avec la disposition de son âme.
Quand l'éclair fendait la nue, lorsque le vent mugissant s'engouffrait dans la forêt, que le tonnerre roulait le long des montagnes, il lui semblait que le eiel voulfrt ensevelir dans un vaste tombeau tous les humains et leurs peines. Mais une pluie violente le força k se réfugier dans une cabane dont les habitants l'accueillirent d'une façon hospitalière. 11 oublia au milieu d'eux cette malheureuse journée, et répara ses forces par un repas simple el abondant. Il espérait encore regagner sa demeure avant la nuit, mais il était déjà minuit lorsqu'il parvint à la maison de péage établie sur le pont du fleuve.
L'orage s'était dissipé, mais )a pluie avait redoublé
PB TltôS4. 467
d'intensité. M. Quint, à qui cette journée avait apporté i plus d'un mécompte, renonça encore a sa dernière espérance. Il se décida a passer la nuit dans la maison du péage. Une lumière Isolée y brillait encore. . Tout dans la maison dormait d'un profond sommeil; la femme du douanier veillait seule encore. Elle accueillit le voyageur, paais se plaignit de ne pouvoir l'abriter , car l'orage, avait attiré plusieurs étrangers dans sa de* meure, et elle ne pouvait disposer d'aucun Ut»
— Jour ji^llfeureux! îjmrauira M. Quint; faut-il donc que tout conspire contre moi ?
— Cependant, dit la femme en réfléchissant un peu,
, si cela ne vous contrarie pas (rop, je pourrai vous doa- I ner la moitié d'une chambre,. Notre digne ministre est veau se réfugier ici; le Ut qu'il occupe pourrait contenir I au besoin trois personnes; vous vous arrangerez, mais le , lit est bon.
— Non, pour tout au monde, je ne voudrais pas troubler le sommeil de ce digne ecclésiastique l
— Ne craignez rien, il dort profondément; d'ailleurs il ne s'en fâchera pas , répondit l'hôtesse. Tenez , prenez cette lumière, vous trouverez facilement la chambre : la première à main droite, au haut de l'escalier.
M. Quiqt prit la lumière en silence. Dès qu'il fut arrivé à la porte, il l'éteignit discrètement pour ne pas éveiller le ministre. La lune, qui s'était levée, répandait une clarté douteuse à travers les rideaux. 11 trouva le lit, jeta son habit, sa chaussure, et, s'étendant sur la couche près du pasteur endormi , il ne tarda pas à oublier dans le sommeil ses tristes aventures.