CHAPITRE XIX
Si l'on se rappelle la timidité excessive du pauvre fiancé, on se peindra facilement son épouvante en se trouvant couché auprès de sa bien-aimée, au moment même où il se croyait séparé d'elle pour toujours. Ses aventures avec Baetely , depuis la perte des pantoufles rouges jusqu'à cet instant , lui semblaient si merveilleuses, qu'il eut besoin du secours de toute sa philosophie pour ne pas se croire ensorcelé.
Baetely n'était pas moins étonnée. Elle n'avait, durant toute la journée précédente, entendu parler que de loi, elle n'avait pensé qu'à lui, et cette nuit même il avait été l'objet de ses songes; dans le premier instant du réveil, en le voyant à son côté, elle crut qu'elle rêvait encore.
Son âme , flottant entre la vie et le sommeil , démêla bientôt la réalité, bien qu'elle fût plus invraisemblable que les images fantastiques d'un songe.
— Mon Dieu I s'écria-t-elle, M. Quint !
— Baetely! balbutia le pauvre homme, il est certain, bien certain, et vous pouvez croire... que c'est sans le vouloir que je me trouve ici !
— Àh ! je le crois ! répondit Baetely en soupirant au souvenir de ses tourments de la veille. En effet, après avoir envoyé des messagers dans toute la vallée, chacun s'était retiré tristement, et Baetely , le cœur navré, était repartie avec sa tante, le long du fleuve, pour regagner
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sa demeure. C'est dans ce trajet que surprises par l'orage, elles s'étaient réfugiées, comme M. Quint, dans la maison du péage.
— La femme du douanier m'avait indiqué cette chambre, continua le philosophe; elle pensait que le ministre s'y était retiré. J'en suis bien affligé. Je suis...
Baetely vit k la figure loyale de M. Quint qu'il ne mentait pas; elle ne savait que résoudre, et elle n'avait pas la force de chasser loin d'elle celui qui cependant l'avait abandonnée avec mépris.
— Vous ne m'en voulez pas, Baetely ? dit M. Quint d'une voix altérée.
— Ne le devrais-je pas?.., répondit Baetely, dont les joues se couvrirent d'une rougeur virginale.
— Ohl ne me parlez pas d'hier! s'écria M. Quint. Je ne mérite pas de pardon; vous ne me pardonnerez jamais! — Mais, écoutez-moi : je veux tout vous avouer, tout, sans aucune réticence; je ne veux plus avoir de secret pour vous; et si alors j'étais encore digne de votre amitié... et que le passé fût oublié:., je serais le plus heureux des mortels, rien n'égalerait ma joie ! Oui, je veux tout vous dire.
Ainsi parla M. Quint, et il lui raconta dans le plus grand détail , et avec cet accent de vérité qui ne trompe jamais, tous ses malheurs de la veille.
Avec quelle ivresse Baetely écoutait ce récit, dont chaque mot était un aveu d'émour. Et lorsqu'il revint à son séjour sur la colline, à la résolution qu'il avait prise de renoncer au monde et de s'éloigner, elle lui dit tendrement ; Oh ! non, vous ne le ferez pas.