CHAPITRE PREMIER
Marguerite, femme d'un vieux garde de nuit (4), souleva, un soir de Saint-Sylvertre, la petite fenêtre de sa Maison, et, passant sa tête, se mit à contempler les ténèbres. La neige tombait silencieusement à gros flocons Jans les rues de la Résidence. Elle regarda longtemps aller et venir les bourgeois qui se rendaient dans les boutiques pour y faire emplette des cadeaux du nouvel an, in qui allaient dans les cafés et les cabarets unir, au milieu du plaisir et de la joie, l'ancienne année k la nou-
(I) Nachtsvaechter, ou garde de nuit. Ils ont en Allemagne les mêmes fonctions que les watchmenn> lenrs confrères d'Angleterre. Elles consistent à crier ou plutôt à chanter les heures, et à veiller à la sûreté publique. {Trad.)
velle. Mais le froid lui glaça bientôt le visage; elle retira sa tête, abaissa la fenêtre, et dit à son mari : Gottlieb, reste à la maison , et laissé cette huit Philippe veiller pour toi; car il neige bien fort; et tu sais que la neige ne fait pas de bien à ta jambe. îl y aura du monde toute la nuit dans les rues. On dirait qu'il y a une fêle dans chaque maison. On voit aussi beaucoup de masques (4); notre Philippe n'aura pas d'ennui.
Le vieux Gottlieb branla la tête : Catau, dit-il, cela me conviendrait assez. Le coup de feu que j'ai reçu au genou me sert de baromètre; il m'a déjà annoncé depuis deux jours que le temps changerait. Il est juste que le fils fasse un peu le service dû père, puisqu'il doit hériter de la charge.
C'est ici le lion de dire que le vieux Gottlieb avait servi autrefois en qualité de vaguemestre dans un régiment du roi, jusqu'à ce qu'il reçût une balle ennemie a l'attaque |G d'une redoute. *Son capitaine, qui l'avait vu monter le premier à l'assaut, demanda pour lui la croix de mérite; mais le pauvre vaguemestre fut trop heureux d'obtenir une place de maître d'école, qu'on lui accorda en faveur de son talent d'écrire ; elle lui fut enlevée a l'époque de l'amélioration du système d'enseignement, et Gottlieb fut nommé garde de nuit pour le dédommager de la perte |^ de ses fonctions. On lui adjoignit son jeune fils Philippe, qui continuait d'exercer l'état de jardinier.
Le petit ménage avait peine à subsister : cependant Catherine était simple et économe, et le vieux Gottlieb
(I) C'est Aussi an usage du Nord. (fYwrf.)
uq véritable gage qui se contentait de peu. Philippe so pUtss^it chez le jardinier au service duquel il était. C'était u» joli garçon de vingt-cinq ans, et lorsqu'il allait porter des fleurs dans les grandes maisons, les belles dames ne manquaient pas de lui glisser quelque argent <teis la main.
Catherine avait d$h pris sa mante pour aller chercher Philippe, lorsque celui-ci entra dans la maison.
— Mon père, dit Philippe en tendant la main a Catherine, il neige, et ce temps-lk ne te vaut rien ; je te rem* placerai cette nuit, si tu le veux; tu pourras dormir k ton aise.
— Tu es un brave garçon, dit le vieux Golllieb.
— Et puis j'ai pensé que c'était demain le nouvel an, ftnlinqa Philippe, et que nous pourrions passer galment lolre temps a table. Ma mère n'a peut-être pas ce qu'il ni faut?...
— Ne t'embarrasse de rien, dit Catherine, il y aura ocore une boute iHe pour vous deut; cela ira encore. )t dans la semaine les gardes de nuit auront leurs caleaux l Tu vois que nous pouvons bien vivre.
— Allons, laut mieux. Et avez-vous payé votre loyer? if Philippe. Le vieux Golllieb haussa les épaules.
Philippe déposa de l'argent sur la table, et dit : — oila vingt-deux florins de mes épargnes. Je puis bien n'eu passer. Prenez-les, ce sont vos étrennes; ainsi nous ouvons passer gaiment ensemble le jour de Tan. Que >teu vous conserve la santé et vous donne de longues nuées l
Catherine embrassa son fils en pleurant, Le vieu$
Gottlieb lui dit : — Philippe, tu «s la consolation de notre vieillesse; Dieu te le rendra. Je te le dis, sa bénédiction ne te manquera pas. Je ne souhaite rien autre chose, pour cette nouvelle année, que de conserver ton cœor tel qu'il est.
À ces mots, le vieillard se leva, et alla inscrire les vingt-deux florins sur un grand registre. — Ce que ta m'as coûté dans ton enfance, reprit-il, tu me l'as déjà presque entièrement rendu. Maintenant nous avons reçu trois cent dix-sept florins de tes épargnes.
— Trois cent dix-sept florins 1 s'écria Catherine avec étonnemcnt ; puis se tournant vers Philippe d'un air de compassion , elle lui dit : Mon pauvre enfant, si ta avais épargné pour toi celte somme , tu aurais pu t'acheier do morceau de terre, faire du jardinage pour ton propre compte, et épouser Rose. Cela ne peut pas aller ainsi longtemps; console-toi, nous sommes vieux, et tu n'auras pas toujours a nous soutenir.
— Ma mère, dit Philippe en fronçant un peu le sourcil, que dites- vous là? Il est vrai que Rose m'est plus chère que la vie; mais je la quitterais cent fois pour mou père et pour vous !
— Tu as raison, Philippe, dit le vieillard : soutenir ses parents , c'est remplir un devoir sacré ! cela te portera bonheur le reste de ta vie.
— Pourvu que le temps ne paraisse pas trop long a la jeune fille, et qu'elle n'en épouse pas un autre en attendant, dit Catherine; car Rose est une jolie fille, il faut en convenir. Elle est pauvre; mais elle ne manquera pasd'épouseurs, vertueuse et bonne ménagère comme elle l'est.
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— Ne craignez rien, ma mère, répondit Philippe : Rose m'a juré de ne jamais épouser un au Ire que moi, et c'est assez pour que je sois tranquille. Sa mère n'a rien a dire contre moi; et si je pouvais m'établir aujourd'hui, demain je conduirais Rose à l'église, je le sais. Tout ce qui me chagrine, c'est que sa mère nous empêche de nous voir
aussi souvent que nous le voudrions Mais, ajouta-t-il
à voix basse, en se parlant a lui-même, ce soir, à minuit, devant la grande porte de Saint-Grégoire, sa mère n'y sera pas, et nous pourrons jaser en liberté.
En pariant ainsi, Philippe se couvrit de la capote de garde de nuit, passa le cornet en bandoulière, prit a la main le bâton ferré, et, souhaitant une bonne nuit a ses vieux parents, se rendit a son poste.