CHAPITRE IL
Philippe traversa les tues couvertes de neige, oh affluaient encore les citadins. Les maisons étaient éclairées, et de nombreux carrosses traversaient la ville en tous sens. Cette vie animée plaisait au jeune garde de nuit; il annonça d'une joyeuse voix la dixième heure, et s'arrêta nt devant la maison où Rose passait la soirée avec ses amies : Elle m'entend, se disait-il, elle pense à moi, et peut-être en oublie-t-elle ce qui l'entoure. Pourvu qu'elle ne manque pas à notre rendez-vous!
Après avoir fait sa tournée, il revint encore devant la maison où Rose se trouvait, et regarda avec attention. Des tournures de femmes se dessinaient a travers les fenêtres; il crut voir Rose, et son cœur battit plus vivement. 11 resta longtemps a observer, sans songer au froid et a la neige.
Il se sentit néanmoins tout glacé, lorsque l'horloge sonna onze heures, et qu'il fallut recommencer sa ronde. Ses dents se choquaient avec violence ; à peine trouyaitil la force d'annoncer l'heure et de faire retentir son cornet. Comme il passait dans une rue étroite , un singulier personnage s'offrit tout a coup devant lui. Son visage était couvert d'un masque de soie noire; un court manteau de taffetas couleur de feu flottait sur ses épaules , et sou
petit chapeau placé sur l'oreille était surmonté d'une énorme touffe de longues plumes blanches.
Philippe chercha à éviter ce masque ; mais celui-ci lui Warrant le chemin , s'écria : Arrête 1 mon ami, qui es-tu? où vas-lu ?
— Dans la Marien-gasse, pour crier l'heure, répondit Philippe.
— C'est divin! il faut que je l'entende; mais acquittetoi de ta charge en virtuose , car tu as a faire à uu connaisseur.
Philippe lui dit en riant : Monsieur, il fait meilleur à chanter dans une chambre chaude, auprès d'une bouteille, qu'au milieu de la rue, dans la neige. — Et gagnant la Marien-gasse, il y annonça onze heures, avec le chant languissant et monotone des gardes de nuit dans toute l'Allemagne. A la seconde station, le masque qui l'avait accompagné s'approcha de lui : Tu n'es pas en Toix, l'ami, dit-il. Donne-moi ton cor, je vais souffler et chanter pour loi, tu verras ce que je sais faire.
Philippe céda complaisamment a sa demande, et lui remit son cor. Celui-ci s'acquitta merveilleusement de ses nouvelles fonctions, et parut y prendre grand plaisir. Philippe riait grandement de la fantaisie de ce jeune seigneur, qui sortait sans doute d'un bal ou d'un festin où il avait puisé sa bonne humeur.
— Sais-tu, l'ami? j'ai grande envie de veiller a ta place pendant une couple d'heures. Donne-moi ton manteau et ton large chapeau; moi, je vais te laisser ma capote et ma toque; va m'atlendre dans ce cabaret, et bois, en m'attendant, ces deux écus à ma santé,
Philippe se refusa d'abord a cette offre ; mais le masque redoubla ses prières, et le pauvre garde, qui tremblait de froid , n'eut pas la force de résister longtemps. Il concéda au jeune étranger l'exercice de sa charge pour une demi-heure, et lui fit promettre de se trouver a minuit devant l'église de Saint-Grégoire pour changer la capote de gros drap, le cor et le bâton ferré, contre son manteau de soie rouge , sa tunique , son masque et sa brillante coiffure.
Les habks furent échangés ; Philippe attacha le masque sur son visage, se couvrit du chapeau à plumes, et s'enveloppa dans le léger manteau.
— J'espère que vous n'abuserez pas de ma complaisance, dit-il à l'inconnu, et que vous ne me compromettrez pas par quelques folies.
— Laisse-moi faire et va- t'en. À minuit devant Saint- Grégoire 1 Adieu. Le nouveau garde de nuit partit en gambadant, et Philippe se dirigea vers le prochain cabaret pour aller réchauffer ses membres engourdis.