‹ Contes suissesChapitre 78 sur 159 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Soit que l'ivresse du prince fût produite par les vapeurs, de l'orgie, ou par l'entretien qu'il venait d'avoir avec Rose, son impétuosité redoubla encore en entrant dans la rue des Drapiers.

Il se jeta au milieu d'une bande de bourgeois qui retournaient à leur logis , et tira de son cor des sons si perçants, que les femmes en poussèrent des cris d'effroi. Puis, au lieu d'annoncer l'heure, le prince chanta de la sorte, en imitant le chant nasillard des gardes de nuit :

On dit, amis, que le négoce A chaque jour s'en Ta baissant, Que vos filles, pour faire noce, Ne trouvent plus de prétendant; Mais croyez-m'en , il faut d'usage Faire changer à nos marchands :

Qu'ils aient bon drap, et fille sage, Ils trouveront encore chalands.

— Voilà qui est imprudent î s'écrièrent quelques voix.

— Nous comparer à de la marchandise I Ce garde est un insolent! ajoutèrent les femmes.

— Bravo ! garde ! dirent quelques joyeux compagnon* qui revenaient de boire.

— Comment, drôle, oses-tu insulter les femmes de la

ville en pleine rue? dit un jeune lieutenant à qui une jolie fille donnait le bras.

— M. le lieuteuant, le garde de nuit ne chante que la pure vérité, dit un jeune ouvrier, et la jeune fille qui est avec vous est la pour le prouver. Eh ! Marie, me connaistu? Sais-tu qui je suis? Convient-il h ma future de donner le bras à un autre? Demain ta mère saura tout; je ne veux plus rien avoir de commun avec toi.

La jeune fille se cacha le visage et chercha a s'enfuir; mais le lieutenant irrité l'arrêta d'une main, et se prépara de l'autre a frapper l'insolent citadin. Aussitôt vingt cannes se levèrent contre le jeune officier.

— - Ne vous battez pas pour cette jeune fille, dit un brasseur aux larges épaules ; je connais le prétendu, c'est m brave garçon; il a raison, et le garde de nuit aussi. Ha honnête bourgeois ne sait plus où prendre- femme. Toutes les filles veulent s'élever au-dessus de leur état; elles Usent des romans au lieu de veiller au ménage, et elles se promènent dans les rues, parées comme des princesses. Moi, je parle ainsi par expérience. Si nos filles n'étaient pas si gâtées, il y a longtemps que je serais marié.

Tous les assistants se mirent & rire. Le lieutenant s'écria : — Il ne nous manquait plus que d'entendre les sermons de ces lourdauds de bourgeois 1

— Quoi! lourdauds! s'écria un forgeron en s'approchant de l'officier. Vous sied-il de nous injurier, vous autres, nobles fainéants que nous nourrissons et que nous payons pour vous promener un plumet sur l'oreille? C'est vous qui corrompez toute la ville. Il y aurait moins

do Ailes sans rpari si on vous faisait travailler, comme le doivent faire tous les honnêtes gens.

Plusieurs officiers que le tumulte avait attirés prirent le parti de leur camarade. Bientôt la foule augmenta, et les commis marchands, sortapt de leurs magasins, se mirent a charger leurs adversaires avec des balles de neige.

Le prince, qui n'avait écouté que le commencement de la dispute , s'était dirigé en riant vers un autre quartier, s'inquiétant fort peu des suites de sa chansou. 11 ne tarda pas a arriver devant le somptueux palais du minis-> tre des finances, tes portes ea étaient ouvertes, et lea cours brillamment éclairées.

Le prince n'était pas, comme Philippe l'avait déjà appris , fort bien avec le ministre. Julien vit de la lumière dans les appartements du comte. Son costume de garde lui permettait l'accès des cours intérieures. 11 y pénétra, et après avoir crié l'heure, en modulant ses accents, selon l'usage, il ajouta :

Voqs, pauvre hère au veotre creux, Triste rentier à maigre échine, A votre tour pour être heureux Et faire aux gens crier famine, Venez , venez dans cet bOte) Vous établir à domicile :

Être fripon, dur et cruel, Est-ce donc là si difficile ?

Une multitude de laquais, accompagnés de quelques secrétaires des finances, se précipitèrent hors du palais pour arrêter le coupable ; tout à coup quelques-uns d'entre eux s'écrièrent ; Nous le tenons! Les autres accouru-

rent \ leurs cris. Ep effet, ity avaient rencontré le garde de nuit du quartier qui, dans son innocence, s'en allait fort tranquillement où l'appelait son devoir. II fut environné, saisi, et, quelque résistance qu'il opposât, mené au corps de garde.

L'officier de service secoua la tête d'un air surpris, et dit : On m'a déjà amené un garde de nuit qui a occasionné une fâcheuse rixe entre des bourgeois et des officiers, pour une chanson injurieuse aux filles de cette ville.

Le prisonnier se refusa opiniâtrement à rien avouer, et lorsqu'un des secrétaires lui répéta les vers qui avaient été chantés dans la cour du palais, le pauvre garde se mit à fondre en larmes et protesta de son innocence.

Pendant que le garde cherchait a se disculper avec tant de naïveté, que ses accusateurs commençaient a le croire incapable d'avoir proféré des vers aussi audacieux, on entendit la sentinelle crier du dehors : Aux armes !

Les soldats sortirent tous à la fois, et les laquais du ministre restèrent pour garder le prisonnier. Quelques instants après, le maréchal entra dans la salle de garde, suivi de quelques officiers.

— Enfermez-moi ce drôle-la au cachot 1 s'écria le maréchal en désignant un homme qui marchait derrière lui. Deux officiers entrèrent, conduisant entre eux un g?rde de nuit.

— Tous les gardes de nuit sont-ils donc devenus fous? dit le capitaine de service, hors de lui de surprise.

— Je paierai demain h ce scélérat ses vers infâmes! s'écria le maréchal,

— Excellence , dit le garde de nuit qu'on venait d'amener, Dieu sait que je n'ai pas fait un seul vers de ma vie!

— Silence, coquin! s'écria le maréchal d'une voix terrible. Tu seras enfermé dans une forteresse ou pendu. Et si tu dis encore un seul mot, je te coupe par quartiers !

L'officier de service fit observer respectueusement au maréchal qu'il devait exister une conjuration de gardes de nuit dans la ville, car trois de ces individus avaient été déjà arrêtés dans l'espace d'un quart d'heure.

— Messieurs, dit le maréchal aux officiers qui l'accompagnaient, vous serez témoins dans celte affaire. — Nieras-tu, coquin, dit-il en s'adressant au second garde de nuit qui tremblait de tous ses membres, nieras- lu que tu m'as chanté, au moment où je montais en voiture, des vers par lesquels on fait entendre que j'ai gagné mou bâton au bal et à la messe ?

— Dieu sait que je ne sais rien de tout cela , M. le maréchal.

— Pourquoi donc as-tu pris la fuite en me voyant? reprit le maréchal.

— Je ne me suis pas enfui.

— Quoi! s'écrièrent les deux officiers, tu n'étais pas hors d'haleine lorsque nous t'avons rattrapé sur le marché?

— C'était la peur qui m'empêchait de respirer lorsque je vous ai vus tirer votre épée. J'en tremble encore de tous mes membres.

— Enfermez-moi ce drôle-la, dit le maréchal. Il répondra demain, devant ces messieurs, de sa conduite.

A ces mots il sortit.

Les chansons des gardes de nuit et le tumulte qu'elles occasionnaient dans toute la ville avaient mis toute la police sur pied. En moins d'un quart d'heure on arrêta encore deux gardes accusés du môme délit. L'un avait chanté, a la porte du ministre des affaires étrangères, une chanson dont le refrain était que le ministre n'était nulle part plus étranger que dans son département; l'autre avait annoncé sous les fenêtres du palais de l'évoque que les flambeaux de l'église répandaient plus de mauvaise odeur et de fumée que de lumière.

Le tumulte allait sans cesse croissant. On vint même avertir le ministre de la police, qui jouait avec le roi, de cette insurrection de fonctionnaires ordinairement si paisibles, et on lui rapporta pour preuve les vers dirigés contre lui. Le roi les écouta en riant, et ordonna qu'on lui amenât le poète nocturne dans ses petits appartements ; puis il quitta la table de jeu , d'où le ministre se leva de moins bonne humeur que lui.

222 1â Ntiit

Page 1