CHAPITRE III
En regardant une horloge dans la salle du bal, Philippe venait de s'apercevoir qu'il était temps d'aller a son rendez-vous auprès de l'église de Saint-Grégoire. Il était impatient de restituer a son substitut le chapeau a plumes et le manteau de pourpre, car il ne se sentait nullement à Taise sous ce brillant costume.
Comme il cherchait la porte pour s'esquiver, le nègre accourut et lui dit a voix basse : — Altesse royale, le duc Hermann vous cherche partout. Philippe fit un mouvement d'impatience et sortit suivi du nègre. En passaut dans une antichambre, le nègre s'écria : — Mou Dieu, voici le duc ! A ces mots le noir se sauva précipitamment dans la salle.
Un masque d'une haute stature s'avança vers Philippe, et lui barra le passage en disant : — Arrêtez-vous un moment, j'ai une explication a vous demander. Je vous cherche depuis longtemps.
— Parlez vite, répondit Philippe, je n'ai pas de temps a perdre.
— Je ne voudrais pas non plus que nous en perdissions. Vous me devez une satisfaction; car vous m'avez fait une insulte sanglante.
— •> Non pas, que je sache !
— Ne me reconnaissez-vous pas? dit le duc en étant
son masque; tous savez maintenant qui je suis, et votre mauvaise conscience doit vous dire le reste. J'exige une réparation, monseigneur: Vous et le fugitif Salmoni m'avez joué d'une façon outrageante.
^- J'ignore entièrement ce que vous voulez dire, répondit Philippe*
— Vous êtes l'auteur de la comédie qu'on ta'a fait jouer chez la boulangère. C'est d'après vos ordres que le colonel Kalt a osé s'attaquer k ma personne.
— Rien de tout cela n'est vrai.
*— Qdoi! vous Je niez? La maréchale vient de tout me découvrir il y a quelques instants. Elle a été témoin de la scène ridicule que vous m'avez fait jouer.
— La maréchale a fait un conte k Votre Excellence ; je n'ai pris aucune part a cette affaire. Si vous aimez a jouer la Comédie, cela vous regarde.
— Je demande y mon prince , si vous voulez m'accorder satisfaction? Sinon j'aurai l'honneur de vous suivre auprès du roi.
— Excellence... murmura Philippe embarrassé, je n'ai envie ni de me battre ni d'aller voir le roi.
C'était bien sincèrement que Philippe parlait ainsi ; car il craignait de se voir obligé d'ôter son masque, et d'élre puni pour avoir pénétré dans le palais a la faveur d'un déguisement. Aussi, tout en s'excusa rit auprès du duc, il gagnait insensiblement du côté de la porte , dans le dessein de s'échapper furtivement. Mais le duc, qui remarquait, non sans surprise, ce manège, le prit par lo bras cl le ramena dans la salle.
— Que voulez -vous donc faire de moi? s'écria Phi-
lippe au désespoir, en s'efforçantdese débarrasser de lui.
— Vous conduire auprès de Sa Majesté, mon prince. Il faut qu'elle sache de quelle manière on traite a la cour les princes étrangers qu'elle y reçoit.
— Eh bien ! dit Philippe en jouant l'assurance, venez, je suis prêt à vous suivre ; heureusement j'ai sur moi la lettre que vous écrivîtes a cette boulangère.».
— Bah ! répondit le duc, c'est une plaisanterie, comme on en fait avec les filles des bourgeois. Je saurai me justifier.
Cependant le duc parut moins empressé de mener Philippe auprès du roi ; mais il n'insista que davantage pour le faire monter en voiture avec lui, et le forcer a venir terminer cette affaire d'honneur a la pointe de Tépée. Ce fut un nouvel embarras pour Philippe. H représenta au duc les suites fâcheuses d'une telle affaire entre lui et l'héritier du trône; mais son adversaire exaspéré n'écouta aucune représentation.
— Prince, dit-il enfin, si vous n'êtes pas l'homme le plus lâche de ce royaume, suivez-moi jusqu'à ma voiture!
— Je ne suis pas le prince ! dit Philippe, qui se voyait repoussé dans ses derniers retranchements.
— Vous l'êtes ; tout le monde vous a reconnu ; moi-même je reconnais cette aigrette. Vous ne m'échapperez pasl
Philippe ôta son masque : Eh bien ! dit-il au duc, suisje le prince?
Le duc Hermann resta pétrifié a la vue de ce visage inconnu. L'embarras qu'il éprouvait d'avoir dévoilé ses secrets a un él ranger augmentait encore sa colère; mais avant qu'il eut pu se remettre Philippe avait disparu.