CHAPITRE IV
Dès que Philippe se trouva en plein air, il ôta vivement sa tunique et son chapeau ; et, ses vêtements sous le bras, il se rendit en courant sous le porche de l'église de Saint-Grégoire.
Rose s'y trouvait déjà, appuyée, dans un coin obscur, contre un des hauts pilastres, et l'attendant avec impatience.
— Ah! Philippe, cher Philippe 1 dit-elle dès qu'elle le reconnut, quelle joie tu m'as causée I Oh! que nous sommes heureux! Vois, je n'ai pas pu rester un moment de plus avec mes amies. Dieu soit loué, que tu viennes! Il y a déjà plus d'un quart d'heure que je suis la a me morfondre; mais la joie me fait oublier le froid que j'endure.
— Et moi , ma chère Rose , je remercie aussi Dieu de ce que je me retrouve auprès de loi. Que l'enfer engloutisse toutes les tracasseries de la cour! Je te raconterai plus tard tous les embarras que j'ai éprouvés. Mais toi, Rose, m'aimes-lu encore ?
— Tu es devenu un gros seigneur, Philippe, et c'est plutôt à moi de te demander si tu m'aimes encore ?
— Diable! d'où sais-tu donc déjà que je suis devenu cette nuit grand seigneur?
— - Ne me l'as-tu pas dit toi-même? Philippe, Philippe, pourvu que tu ne deviennes pas fier, maintenant que te
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voila si riche! Je suis une pauvre fille, je sais bien que je ne te vaux pas. Mais, Philippe, j'ai déjà pensé à part moi que si lu m'abandonnais j'aimerais autant que tu restasses simple garçon jardinier; j'en mourrais de chagrin!
— Rose, dis-moi un peu ce que signifie tout ce bavardage. J'ai été prince une demi-heure; mais ce n'était qu'un jeu, et, de ma vie, je ne veux recommencer un jeu pareil. Maintenant me Voici redevenu garde de huit, et aussi pauvre qu'auparavant. J ai là, il est vrai, cin<J mille florins que j'ai reçus d'un mameluck: ils pourraient bien nous tirer d'affaire ; mais, hélas ! ils ne nous appartiennent pas.
— Tu parles singulièrement, Philippe! dit Rose en loi tendant la bourse qu'elle avait reçue du prince. Tiens, reprends ton argent. Je serai plus tranquille si tu le gardes.
— Que veux-tu que je fasse de tout cet argent? D'où te vient-il, Rose?
— Mais tu Tas gagné a la loterie, Philippe !
— Quoi! j'ai gagné! On m'avait dit que mon numéro n'était pas sorti! Vois donc, j'avais espéré gagner un terne pour ta dot; mais hier Fritz, le jardinier, m'a dit : — Pauvre Philippe, il n'y a rien pour loi! Et j'ai gagné! Maintenant , j'aurai un grand jardin , et tu seras ma femme ! Combien avons-nous ?
— Philippe , je crois que tu as commencé l'année par un coup de trop : tu dois savoir mieux que mol ce qu'il y a. J'ai regardé à la dérobée dans la bourse pendant le souper, et j'ai été effrayée d'y voir briller un tas de pièces d'or. Alors je me suis dit : je ne m'étonne plus que Philippe ait été si effronté. Oh) oui tu as été bien effronté;
mais je ne puis pas t'en vouloir, je t'embrasserais plutôt pour la joie que tu m'as causée.
— Rose, il y a la un malentendu. Qui t'a donné cet argent? Qui t'a dit que je l'avais gagné a la loterie? Mon billet est encore a la maison, et personne ne Ta yu.
— Philippe, ne te moque pas de moi : ne m'as- lu pas dit tout cela toi-même, il y a une demi-heure, lorsque tu m'as donné cet argent?
-*- Rose, réfléchis bien, je t'ai rencontrée ce matin au sortir de la messe , et nous avons pris rendez-vous. Depuis ce moment-là je ne l'ai pas revue.
— Excepté ce soir, il y a une demi-heure, quand je t'ai entendu crier l'heure et que je t'ai fait entrer dans la maison. Mais que portes-tu là sous ton bras? Pourquoi sors -tu par cette nuit froide, sans chapeau? Est-ce que l'argent te trouble la cervelle? Tu as été à l'auberge, et tu as pris du bon temps, je le gage? Quel est donc ce paquet? Dieul ce sont des habits de femme, des robes de soie! Philippe, Philippe, d'où viens-tu?
— Je ne viens pas du inoins de la maison où tu m'as fait entrer il y a une demi-heure. Tu veux te moquer de moi, je le vois bien. Réponds-moi, d'où te vient cet argent?
— Réponds-moi d'abord, Philippe; d'où te viennent ces habits de femme? d'où viens-tu toi-même?
Comme ils étaient impatients d'entendre une réponse, et qu'aucun d'eux ne voulait en donner, ils commencèrent à concevoir réciproquement des soupçons et à s§ disputer avec aigreur,