‹ Contes suissesChapitre 86 sur 159 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Avancement.

Ayant que l'hiver n'arrivât, Olivier vint un jour s'asseoir auprès de Cugny, et lui dit avec une mine importante : En \ 644 nous avons fait la guerre aux chèvres, mais en -1645 nous la ferons aux hommes. Pense donc, Cugny, mon père a reçu ce malin une lettre de mon oncle qui est colonel dans l'armée impériale ; il dit que si j'arrive h. l'armée au printemps j'aurai une commission de sous-lieutenant. J'aurai alors seize ans, et mon père ne veut pas me laisser plus longtemps à La Sarraz. Il dit qu'en restant ici je finirais par devenir un chevrier. Ne t'en réjouis-tu pas?

— Me réjouir! et de quoi? dit Cugny.

— De ce que je vais être soldat, sous-lieutenant. Nous avons la guerre, je deviendrai bientôt capitaine et colonel. — Tu entendras conter des merveilles de moi, je te le dis.

— Eh bien I Olivier, je le crois sans peine et je m'en réjouis volontiers, bien que cela me donne plutôt envie de pleurer. Car te voila parti et moi abandonné. Qui aurai-je maintenant dans le monde , maintenant que tu vas êlre loin de moi?

— Mais Cugny, cela me fait aussi de la peine de te

246 LE paciU

quitter. Cependant tu auras encore Hélène pour la campagne prochaine. Elle a bonne tête, tu pourras lui confier mon corps d'armée.

— Y penses-tu, Olivier? Je ferais la guerre avec une fille! D'ailleurs elle ne viendra pas quand lu seras parti; elle deviendra une demoiselle de la ville, et ne s'inquiétera plus de moi.

— Sois tranquille, Cugny, et ne pleure pas. Dans un« couple d'années je reviendrai te voit k La Sarraz. Tu n'en croiras pas les yeux quand lu me reverras. — Une moustache, un grand sabre, une cicatrice par-ci, une cicatrice par-la ! Tu ne pourras pas me reconnaître.

— Je le crois , Olivier; mais loi lu me reconnaîtras encore moins. Un fier officier s'inîormera-t-il d'un pauvre chevrier? — Oh! non.

— Fi donc! Cugny; c'est mal parler cela. Vois-tu, Je deviendrais maréchal et je viendrais à La Sarraz, que ma première visite serait pour toi, et que je t'embrasserais comme je t'embrasse maintenant. Je te le jure. Tiens, voila ma main, et je te donne pour gage mon couteau de nacre de perle. Prends-le, prends-le en souvenir de moi.

— Sais-lu, Olivier, que des amis ne doivent pas se donner des couteaux? on dit que cela coupe l'amitié. Mais je n'en crois rien, je le prends; et si tu refuses un jour de me reconnaître, je te le mettrai devant les yeux, en le disant : Olivier, notre amitié est coupées

— Àlôtâ je mériterais que tu me le plongeasses dans îe cœur! Mais réjouis4oi avec moi, Cugny; j'ai fait aussi des projets pour toi,

*- Pfe-fes doue,

— Quand je serai capitaine ou quelque chose de plus, et que je viendrai à La Sarçaz , je t'emmènerai avec moi à l'armée.

— Non, j'aime mieux m'en aller au printemps avec toi, et devenir soldat, cavalier, ce qu'on voudra. Parce que tu es un monsieur, on te fait sous-lieutenant; mais moi, je veux être brave, et devenir lieutenant par mon courage. Repose-loi sur moi, je le veux.

— Cela ne se peut pas, Cugny. Tu n'as que quatorze ans ; tu es beaucoup trop jeune. Tu ne pourrais pas porter un mousquet.

— * Mais je puis porter un lambour. Et puis je sais mener un cheval ; je peux être palefrenier.

— Mais alors tu n'irais pas a la bataille, et tu ne pourrais pas t'avancer. Attends plutôt que je revienne te chercher. Je te ferai aussitôt caporal. Tu sais écrire, calculer, je te présenterai au colonel. Sois sans inquiétude.

— Xugny se mit alors a pleurer amèrement, et Olivier eut beaucoup de peine à le consoler. Cugny jurait de ne pas garder plus longtemps les chèvres, et de s'en aller au printemps à la guerre.

Page 1