CHAPITRE VIL Ii'Htetoire de Cusiiy
Ce ne fut que lorsqu'ils se trouvèrent k table qu'ils se regardèrent avec plus de calme ; les questions se succédèrent rapidement entre les deux amis. Us s'admiraient l'un l'autre, et ne se lassaient pas de s'étonner du changement qui s'était opéré en eux. Il y avait dix ans qu'ils s'étaient vus pour la dernière fois à la roche de La Sarraz. Olivier avait alors vingt-six ans, et Cugny vingt-quatre. Olivier fut obligé de raconter toutes ses aventures depuis son départ du canton de Vaud, et il fut beaucoup question, comme on le pense, de la petite vivandière; mais aucun d'eux n'avait reçu de ses nouvelles, et ils ignoraient entièrement son sort.
Cugny , qui voulait toujours faire des questions et écouter, consentit enfin à prendre la parole :
« Tu sais, Olivier, dit- il, comme je m'enfuis de cbei 0 mon père. Je ne savais où aller, et cependant je n'étais » nullement inquiet de l'avenir ; j'étais plein de forces, » jeune, accoutumé a vivre sobrement; je ne songeais » qu'à me battre, et je ne trouvais rien impossible.
» Mais lorsque je m'assis au clair de la lune, — car » j'avais marché toute la nuit,— lorsque je m'assis pour » manger mon pain et que je tirai ton couteau pour le » couper, je me mis à pleurer amèrement, car alors je
» pensais à toi , ,et je sentis tout ce que j'avais perdu et » délaissé. »
À ces mots, Cugny tira de sa poche le petit couteau de nacre de perle, et le montra a son ami : Vois-tu, Olivier, je l'ai encore ! — Olivier ne put s'empêcher de se jeter au cou de son ami.
Cugny reprit son récit : « Gomme j'étais assis a pieu- » rer, je pensais que lu allais aller a l'armée en brillant » gentilhomme, et que tu serais aussitôt lieulenant, tan- » dis que moi, pauvre rustre, je ne pouvais servir que » comme palefrenier ou simple soldat; cela m'affligea » beaucoup. Je formai vingt projets pour m'enrichir et » venir me présenter ensuite, bien vêtu, au général, et » me donner pour un enfant de famille. Je me mis à rê- » ver à tout cela; et de tous ces rêves il advint quelque » chose.
» J'arrivai à Pontarlier. Là un homme riche me prit à » son service ; il ne tarda pas à me remarquer, et de son » écurie où je servais je passai dans l'intérieur de sa. » maison, où, ayant appris que j'écrivais et que je comp- » tais bien, il me fit son secrétaire, non sans cause, » comme tu le verras bien. J'avais d'assez bons appoin- » tements; sa femme et ses enfants semblaient m'aimer » beaucoup , et j'aurais pu être heureux ; mais il n'en » était rien. Les hauts faits du grand Condé ne me lais- » saient pas de sommeil : on ne parlait a Pontarlier que » de ses victoires sur le Rhin. Je lisais avidement les ga- » zeltes, les brochures et les livres d'histoire anciens » et nouveaux, que mou maître possédait en quantité.
» Le destin m'envoya à l'armée plus tôt que je ne
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» l'espérais. Une attaque d'apoplexie me ravit mon bon » maître en -1645, et sa veuye me congédia en me fai- » sant un présent considérable. J'écrivis alors à mon » père; je lui fis part de ma situation pour le tranquîlli- » ser; je lui demandai mon pardon de ma fuite, et loi » annonçai que j'allais tenter fortune a l'armée.
» Je quittai Pontarlier et me dirigeai par Bâle et le » Rhin vers l'armée de Condé. Arrivé aux avant-postes » français, je demandai à être conduit à l'officier qui » commandait. On me mena vers lui, c'était le marquis » de Bellefonds.
» -—Que voulez-vous, jeune homme ? me demanda-t-il » d'une voix sévère. Je lui dis tout naturellement que » j'étais un Suisse de bonne famille , que je n'avais rien » hérité de mon père, et que je désirais servir sous les o glorieux étendards du prince de Condé, espérant obte- » nir de l'avancement par ma conduite.
» Soit que ma jeunesse, la manière dont je répondis » aux questions du marquis, ou mon vif désir de me » faire soldat, le touchassent, il me promit d'avoir soin » de moi. On me donna un uniforme et une épée, et je » fus enrôlé en qualité de volontaire.
» On se battait journellement; je ne manquai aucune » affaire. Le marquis de Bellefonds prit de l'affection pour » moi; je le suivais partout. Bientôt eut lieu la sanglante » bataille de Allersheim, où le général bavarois Mercy » succomba. En cette circonstance, il me fut permis de » me distinguer aux yeux de mon protecteur; je ralliai I » deux fois nos soldats prêts à se débander, et, a la léle » d'une compagnie, je perçai un bataillon ennemi.
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» — Tu es un brave garçon? me dit le soir le mar- » quis en m'embrassant devant toute l'armée. Il parla de » moi au prince, qui me fit appeler le lendemain; le » marquis et plusieurs généraux étaient présents. — Àhl » dit le prince en me voyant, voila le volontaire de Bel- » lefonds ! Il me donna quelques éloges et me fit officier. » Le nom de volontaire de Bel lefonds me resta dans l'ar- » mée: je fis mes efforts pour honorer ce nom qui flat- » tait ma Yapité.
« Après la guerre d'Allemagne, pion régiment servit » W Flandre, sous les ordres de luronne, poutre les Es- » paguols, l'eus l'honneur d'être distingué par le mare- » chai , et je fus chargé d'une mission de sa part auprès i (Ju comte de Hatafeld. Maintenant tu sais mon histoire. »