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CHAPITRE IX

Hélène.

Un jour Cugny entra inopinément dans la chambre de son ami Olivier.

— Ce n'est qu'en passant que je viens te voir, lui ditil , je ne puis rester longtemps avec toi. Je suis en mission pour Milan, et je n'ai obtenu la permission que de séjourner huit jours a La Sarraz.

Olivier était ivre de joie. Tous ses chagrins se dissipèrent. 11 présenta son ami a ses parents, et ils habitèrent ensemble. Toute la ville parlait de la fortune qu'avait faite le petit gardeur de chèvres, et quand il passait dans la rue, on se disait : Qui aurait jamais pu le croire? On ne se souvenait pas d'avoir vu un plus bel homme à La Sarraz; et si les femmes et les filles du canton de Vaud eussent été plus familiarisées avec le langage des poètes, elles n'auraient pas manqué de le comparer à Apollon sous le costume de Mars.

Cugny n'eut pas autant de visites à faire qu'Olivier.— Son père était mort. — Il alla trouver son ancienne amie Hélène.

— Elle est devenue une charmante fille, dit Olivier en se rendant avec lui à la maison d'Hélène, mais elle est

insensible et froide comme la glace. Garde bien ton cœur.

Hélène avait déjà appris, par le bruit public, l'arrivée de Cugny. Elle se souvenait assez bien du jeune chevrier; mais lorsqu'il entra dans sa chambre elle parut comme frappée d'un doux effroi. Elle put k peine répondre aux premières politesses d'usage. — Les regards de Cugny se reposaient avec charme sur cette séduisante figure. Ses yeux brillaient d'une clarté plus vive, et les joues d'Hélène, en lui parlant, se couvraient d'un incarnat plus foncé. Cugny promit de lui rendre souvent visite durant son séjour a La Sarraz.

Il était difficile de faire autrement dans une aussi petite ville, où l'on se rencontrait à chaque pas. On s'invitait aux mômes repas, on se promenait ensemble, et l'on faisait souvent des petites parties aux environs. Le pays où avait eu lieu la guerre des chèvres ne fut na lu Tellement pas oublié. Hélène fit aussi ce pèlerinage avec joie, mais accompagnée de sa famille.

Il est a remarquer que dans ces promenades une circonstance qui avait lieu jadis dans leurs jeux se reproduisait sans cesse. Lorsque Olivier sortait en donnant le bras à Hélène, il arrivait toujours, par une suite d'accidents, qu'elle finissait par se trouver au bras de Cugny. Alors ils oubliaient Olivier, les parents, la route, et il semblait qu'ils se promenassent seuls sur la terre.

A la première visite qu'ils rendirent aux champs de bataille de leur enfance, Cugny, qui s'était perdu avec Hélène dans un taillis, lui dit en lui pressant la main : — Ah! pourquoi ne sommes-nous plus enfants! Savezvous, mademoiselle, combien nous avons été heureux a

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cette place ! alors je vous faisais toujours paa prisonnière. . fout a bien changé 1

— Si je pouvais vous faire prisonnier a mon tour, Cu-> gny, dit Hélène, vous ne seriez pas venu ici pour dispa-

raître aussitôt.

— Peut-être vaudrait-M mieux quç je ne fusse pas venu, Hélène I

— Peut-être, cber Cugny. Non ; il vaut mieux que vous soyez venu. On ne respire pas si longtemps sur la terre; c'est payer trop cher se* amis que de songer d'avance aux regrets.

— Vous avez raison. Pour un moment comme celuici , je donnerais le reste de ma vie. Je voudrais qu'elle finît au moment où je vous quitterai !

— Vous avez tort, Cugny. C'est une folie que de désirer dormir plutôt que rester éveillé.

— Vous êtes plus facile k contenter que moi. Il peut vous être indifférent de vivre k plusieurs centaines de lieues de moi. Je ne suis pas ainsi.

Hélène ne répondit pas; mais une larme coula de sa paupière, et une vive rougeur couvrit ses joues. Cugny la pressa contre son cœur. Us venaient de se comprendre.

Ils restèrent encore longtemps k parler ensemble, et se firent mille promesses, sans savoir s'ils pourraient les tenir. Hélène était dévorée d'une passion d'autant plus violente, que la fermeté de son caractère qui lui avait fait repousser jusque alors l'idée de l'amour la rendait capable de prendre les résolutions lès plus désespérées.'

Huit jours sont bientôt écoulés. Cugny se disposa à partir. Hélène exigea qu'il demeurât huit jours encore;

elle attachait son bonheur a l'accomplissement de ce désir. Cugoy obéit sans résistance; mais il en fut bien récompensé. Hélène lui jura un amour éternel; et lui, il promit de revenir dans deux ans réclamer sa fiancée ou l'enlever de vive force, si on la lui refusait.

La seconde semaine s'écoula encore plus rapidement que la première. Bientôt Cugny repassa les Alpes et vola en Italie.

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