CHAPITRE XIV
lia Vivandière.
La guérison d'Olivier devint complète en quelques Uaoîs, et il se préparait déjà à retourner à son poste, lorsqu'un événement inattendu le retint à Vienne. Un jour qu'il était étendu sur un sopba dans sa chambre, il entendit le son de la trompette retentir dans la rue. Il se leva pour s'approcher de la fenêtre. Un régiment français traversait la ville; et le cœur lui battit violemment en voyant à cheval auprès du général étranger un jeune officier qui ne pouvait être un autre que son ami.
— Cugnyl Cugny ! s'écria-t-il en étendant ses bras vers la rue.
L'officier leva les yeux, parut surpris, se mit à sourire, le salua de son épée, et continua de faire avancer son cheval. Il se retourna plusieurs fois pour lui faire signe.
Olivier prit son manteau et suivit le régiment. H ne tarda pas à atteindre l'officier.
C'était en effet Cugny. Les deux amis se rendirent ensemble au lieu où le régiment devait prendre ses quartiers, et Cugny se sépara quelques moments d'Olivier pour vaquer à quelques détails du service. Olivier revint dans sa demeure et y fit préparer un repas.
Le soir on frappa doucement k sa porte, et Hélène entra dans la chambre, suivie de Cugny. Olivier resta immobile et sans voix. Hélène et Cugny l'embrassaient tour à tour avec effusion.
— Comment vous trouvez-vous à Vienne? demanda* t-il enûn à Hélène.
— J'y suis venue avec mon mari, répondit-elle; ppuvais-je l'abandonner?.
— Quoi ! vous êtes mariée ! s'écria Olivier hors de lui.
— Depuis dix ans; ne le savez-vous pas? N'avez-vous reçu aucune de mes lettres? demanda Hélène.
— Nullement! — Vous mariée! Est-il possible? N'estce pas un songe?
— Non, dit Hélène. Nous avons cm que vous refusiez de nous répondre, et que vous conserviez une colère profonde, surtout contre moi. Ainsi, cher Olivier, vous ne savez rien? Alors il faut que je vous dise ce que je vous écrivais en versant d'abondantes larmes, et que j'implore de nouveau mon pardon auprès de vous. — Dites que vous me pardonnez! — A ces mots, la charmante Hélène le pressa dans ses bras en souriant
Qui eût osé lui refuser son pardon? Seulement Olivier ne savait pas ce qu'il avait à lui pardonner. Mais après les premières questions, les embrassements et les protestations de tendresse mutuelle, tout s'expliqua complètement.
« Vous vous souvenez encore, cher Olivier, dit Hélène, de ma situation dans la maison paternelle a La Sarraz. Je conviens que je vous aimais alors comme je vous aime encore aujourd'hui ; mais je ne croyais pas à
l'amour. J'en fus bientôt punie. Quand Cugny parut, j'appris ce que c'était qu'aimer. Il connut bientôt mes sentiments, il les partageait, et me proposa de quitter La Sarraz avec lui. Dans mon désespoir, je consentis à tout, car je sentais que je ne pouvais vivre sans lui. Notre fuite fut concertée entre nous deux. 11 se rendit à Milan, et nous nous écrivîmes secrètement. Je tournai tous mes soins a donner de la sécurité à ma famille et à mon futur, et j'attendis Cugny, qui m'aunonçait son prochain retour. Le jour, l'heure et le lieu où nous devions nous rejoindre furent indiqués d'avance. Vous savez comment le désespoir me décida à partir avec vous.
» J'insistai, comme vous vous en souvenez sans doute, pour passer la nuit dans celte misérable auberge. C'était un lieu proche de celui où Cugny devait me rejoindre. Quand je crus que tout dormait, j'attachai mes draps a la fenôtre, et je me rendis dans le vallon où Cugny devait m'attendre. — Je ne tardai pas en effet à le rejoindre. Uue légère voilure uous attendait à quelque distance. Nous partîmes sans que rien nous trahît. Nous gagnâmes Bruxelles , où je devins sa femme. Les premiers moments de mon arrivée furent employés a vous écrire, et à vous démander pardon d'avoir abusé si cruellement de votre générosité; mais jamais nous ne reçûmes de réponse. »
C'est à peu près ainsi que parla Hélène. Cugny ajouta : « Pendant les dix années que nous avons passées ensemble tu as été chaque jour l'objet de nos entretiens. Vois, c'est dans l'espoir de te retrouver ou d'avoir au moins quelques nouvelles de toi, que j'ai désiré servir dans le corps auxiliaire que le roi de France envoie à l'empe-
reur. J'ai obtenu, k force de protections, de servir dans le corps de Coligny. J'ai été plus heureux que je ne l'espérais, nous t'avons retrouvé 1 Oh! tu nous pardonneras. — Regarde, continua Gugny en tirant le couteau de nacre qu'Olivier lui avait donné jadis, regarde, Olivier, ton couteau existe encore. Il ne coupera pas notre amitié! • Olivier pressa avec tendresse son ami contre son cœur, et lui dit en souriant : — J'aurais dû penser que les choses adviendraient ainsi. — Quand nous étions enfants, ne m'as- tu pas toujours enlevé mon Hélène? Qu'elle reste encore ta prisonnière, elle ne me sera pas moins chère, ainsi que toi.
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