‹ Contes suissesChapitre 98 sur 159 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

lia Veuve*

Les heureux amis passèrent ensemble trois semaines h Vienne; chaque jour élait une fête pour eux. Le feu que ressentait OHVier pour Hélène se ranimait quelquefois de sa cendre; mais il triomphait en homme de lui-même; l'amour se changea en une tendre amitié. Hélène était sans faiblesse, et Gugny sans jalousie.

Le corps oh servait Cugny se mit en marche pour la Hongrie ; il laissa sa femme en sûreté dans la capitale de l'Autriche, emportant l'espoir de la rappeler auprès de lui après la campagne , lorsqu'il aurait pris ses quartiers d'hiver. Peu de jours après, Olivier partit pour rejoindre son régiment , il ne partit de Vienne qu'après avoir veillé au repos et k la sécurité de la femme de son ami.

Je n'ai dessein de décrire ni la douleur qu'éprouvèrent les trois amis en se séparant, ni les événements de la campagne de Hongrie. On sait que le grand-visir Achmet Kiuperli s'avança le long du Raab, que le général impérial Montecuculli prit position a Saint-Golhard, et que le -1er août 4667 eut lieu une grande bataille dans laquelle les chrétiens remportèrent une victoire décisive sur les mahométans.

Olivier combattit en cette circonstance avec sa valeur

accoutumée ; les Turcs firent une résistance héroïque. Les rangs s'éclaircissaient affreusement autour d'Olivier, qui ne cessa de courir tous les dangers et de supporter toutes les fatigues de cette journée; il eut le bonheur d'être remarqué par son général; qui le nomma major sur le champ de bataille.

Mais la joie que lui causa son avancement fut cruellement troublée au bout de quelques jours. Inquiet du sort de son ami qui avait aussi combattu a la bataille de Saint- Gothard, il s'informa des pertes éprouvées par les régi* ments français, et ne tarda pas à recevoir la nouvelle de la mort du capitaine Cugny. Il lut, les yeux baignés de larmes, ce nom chéri sur la liste de ceux qui avaient succombé. Cugny, entraîné par son impétuosité, s'étant trop avancé à la tête de son escadron, avait été environné par des forces supérieures; se voyant coupé, il avait ordonné à ses soldats de se frayer un chemin le sabre a la maiu, et s'était mis à leur tête. Une horrible mêlée n'avait pas tardé a avoir lieu , et dix hommes seulement s'étaient échappés, couverts de blessures. Tous les autres, et Cugny avec eux, avaient été taillés en pièces. On trouva plus tard, sous un monceau de janissaires égorgés, son cadavre criblé de coups et tout mutilé.

C'est ainsi que le brave Cugny avait terminé sa carrière. Olivier se livra à une douleur inexprimable. Il tomba dans un véritable désespoir. Il se jeta dans tous les dangers, impatient de terminer une vie qui lui était à charge ; mais la mort refusa de l'atteindre.

La campagne se termina trop tôt pour lui; malgré réclalanle victoire de Saint-Gothard, l'empereur renou-

vela avec la Porte un armistice de vingt années. Les troupes revinrent dans leurs quartiers, et Olivier retourna avec elles.

Longtemps il n'eut pas le courage d'annoncer a Hélène la mort de Cugny ; il le fit enfin lorsque l'armistice fut annoncé. La réponse d'Hélène renouvela sa douleur; elle avait déjà appris par une lettre du général Coligny la mort de son époux ; et après avoir été longtemps malade, elle revenait lentement a la vie. Elle désirait beaucoup de voir Olivier , car elle se trouvait seule , sans parents et sans amis, dans un pays étranger.

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