‹ Contes surhumainsChapitre 23 sur 30 · KNTIŒ TOUS LES REGARDS · texte numérisé non relu

KNTIŒ TOUS LES REGARDS

,1 Ennemond Faye

Es-lu prince parmi les Sages? As-tu su devenir le majestueux solitaire que sa volonté lumineuse abrite du respir de la foule ? As-tu forgé, pour ton sein trempé sept fois dans l'Absolu, Tarmure adamantine contre laquelle se brisent les poignards du destin ? Demeuras-tu sans défaillance fidèle au quadruple serment de savoir t'abstenir, souffrir, mourir et pardonner ? Si tu marchas si loin dans la voie surhumaine, je te «alue, maître: Intercède, dans l'Invisible, pour ton frère attardé !

Car ma vie n'est pas délivrée encore des influences ambiantes. Les eflluves des êtres, vivants ou morts ou virtuels, assaillent ma poitrine de leurautorité. Quelquefois j'ai senti des regards projeter vers mon ombre leur tenace vertu. Oui. par les yeux surtout, ces déhiscences de son plus réel pouvoir, l'homme rayonne sur

la destinée de son prochain. Le peuple, instinctif gardien veillant le trésor des notions les plus profondes, exprime son trouLle sous les regards de haine : « Ah ! Si ces yeux-là étaient des pistolets, je ne serais plus debout! » Certaines prunelles de conscients jettators pourraient lancer la mort, comme celles du basilic et du catoblepas. Passant, tu recevrais sans péril une œillade, si ton cœur est pur ou si ton âme est vaillante. Réverbérée, elle frappera, plus meurtrière, son auteur. Penses-tu que des regards de tendresse et d'amour n'ont pas dompté la mort? Si tu viens des bras d'une amante sincère, tu peuxcourirdédaigneux vers la menace des épées; car le regard qu'exhala vers toi son âme, à l'instant de ton départ, te cuirasse efficacement.

Entre tous les regards qui croisèrent les miens, j'en revois plusieurs dont la projection passagère enveloppa mon sein d'un permanent réseau. Parfois, sur la voie oià j'accomplis le pèlerinage du tombeau, il m'advient de sentir autour de moi la présence de quelqu'un de ces vivaccs regards de jadis. Apparemment, les êtres qui me versèrent ainsi de leurs prunelles un respir de leur âme ne frôlèrent ma vie qu'en hasardeux passants. Nul contact, nulle parole ne les lie à ma mémoire.

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Femmes dont j'ignore le baiser, liommcs dont je ne serrai la main ni parai l'épce, enfants dont je ne caressai le front préordonné, ils surgirent au coin de ma route et s'eflacèrent. Je ne les rencontrerai plus sans doute.

Pourtant, à certaines heures de songeuse lucidité, leur souvenir monte en mon esprit comme une huée matinale dans la prairie. Regards de passantes, vous avez l'attrait mélancolique des destinées sans accomplissement...

Certes, ce soir-là, je ne comptais pas allerau bal de l'Opéra. Une succession d'incidents m'amena à passer, vers une heure du matin, en frac, devant le monument. Fut-cela ruée joyeuse, vers les portes, des dominos étincelants ; le jacassement gracieux des voix féminines aiguisées sous le masque, qui m'induisit à entrer? Je n'ai pas démêlé la force obscure qui lors me conseilla. Depuis une demi-heure, j'errais dans le bal sans que rien en moi n'eût pénétré de cette multitude enivrée. La joie des foules, d'ordinaire, agit sur l'individu qui la coudoie selon deux modes différents et polaires. Ou bien elle submerge sa personnalité et la roule dans ses

puissantes ondes comme un fleuve en dt^mence charrie les épaves, ou, si elle a rencontré en lui un germe de tristesse, elle le développe par une force de réaction ; en sorte que Thomme ne sort jamais d'une foule sans emporter soit Tintérieur écho d'une exaltation, s'il s'est ahan donné au sentiment collectif, soit, s'il a résisté, une perdurable dépression. Mais, ce soir-là, je ne sentais, entre mon âme solitaire et celle de la fouledélirante,Tiiune communion ni une lutte- Il semblait qu'une mystérieuse épée avait tracé autour de mes pieds le cercle magique infranchissable aux inlluences extérieures. Seuls mes yeux se réjouissaient de l'aspect éclatant de la scène, pourtant prête à séduire un jeune homme que nulle passion impérieuse ne blessait. Dans la salle, j'avais longuement suivi, à travers l'atmosphère dorée de poussière, le tournoiment chatoyant des oripeaux embellis jtar la feérie de la lumière. 11 m'amusait de voir, aux balcons fleuris des loges, de jolies silhouettes féminines offrant aux désirs, au dessous de la dentelle du loup, l'épanouissement de leurs gorges, de leurs seins jailhs du corsage dans l'ardeur du moment, et de leurs bras nus bombardant de touffes de violettes, de jacinthes et de camélias leshabits noirs qui ripostaient en souriant. Au sortir du

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foyer, où le drlilé froufroutant des clairs dominos s'écoulait avec la grâce d'un serpent merveilleux, coupant de cris gais et de rires tamisés par les cagoules satinées ou les mantilles l'airalourdi d'haleines et de parfums, j'allai m'accouder sur l'une des balustrades en encorbellement qui dominent le célèbre escalier. J'étais là depuis un instant, quand le sentiment d'une présence toute proche me nécessita à me retourner.

Alors je perçus monter en moi cette pâleur que donnent également la mort et les grandes commotions d'amour. Une jeune femme était là, dont le regard avait appelé mystérieusement le mien ; et tous deux, nous eûmes une minute de vie extraordinaire.

Tandis que le couple qui l'accompagnait au bal masqué, une sœur, pensai-je, car les deux femmes se ressemblaient d'attitudes et de vê" ture, et un gracieux jeune homme, se penchait sur la balustrade pour assister à la pimpante montée des arrivants, elle se tenait un peu en arrière, proie de cette force inconnue qui nous liait l'un à l'autre parle faisceau de nos regards. Sous la mantille de Bruges qui voilait rigoureusement son visage, ne laissant à découvert, comme aux musulmanes, que ses yeux som-

bres d'où semblait jaillir du feu, je devinai sa pâleur aussi, et le mouvement oppressé de sa gorge. Plus tard, je reconstituai tous les détails de sa personne qui lors furent pénétrés peut-être par une partie dédoublée de mon esprit; car tant que dura son apparition, je fus uniquement son possédé.

Sa robe de satin crème, tout en accompagnant d'une élégance la souple beauté de son corps, ne constituait pas, avec les accessoires de sa toilette, cet ensemble parfaitement harmonieux qui révèle la Parisienne suprême. Certaines notes d'arrangement, excluant l'originalité sans tradition de l'étrangère et la redondance de la provinciale, indiquait l'élégance classique et timorée de la Parisienne de la rive gauche.

D'ailleurs, en cette solennelle minute, rien de cette femme ne m'était caché. La lueur anormale de ses yeux m'éclairait toutes les ténèbres enveloppant sa vie devant les indifférents. A travers la dentelle, l'ovale élancé de son visage m'apparaissait comme à travers les tissus son noble corps, comme à travers les voiles du temps le solitaire passé de son cœur. Moment de plénitude où nos doux individualités se fondirent aussi harmonieusement que sous l'élan de la plus intime étreinte I

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— Viens-tu? » dit à la jeune femme, en quittant son accoudoir, sa compagne jusqu'alors attentive à l'entrée de la fêle.

Et celle qui m'ouvrait l'horizon de son regard passa son bras sous celui de sa sœur et partit avec le gracieux couple. Je fis un pas pour suivre sa trace : Car n'étions-nous pas à jamais liés? Elle se retourna vers moi. Le verbe de ses yeux m'arrêta;

— Ne viens pas! chantaient ses pruntdles profondes. Tu ne le dois pas. Quelle joie de baisers s'égalerait à l'intensité de l'instant que nous venons de vivre ? Les orbes de nos de^ix destinées se sont croisés au point unique de l'espace et du temps qui leur fut assigné. Ni toi ni moi ne saurionsjainais oublier celte heure. Nous en porterons lindébile enveloppe, le charme secret. Allons cliacun vers notre fin. A d'autres hommes seront dévolus mes lianes. D'autres femmes frémiront dans tes bras. Accepte-moi pour ce que je te suis: Tannonciatrice de la promesse d'amour. »

Je la laissai disparaître.

J'arrivai, à l'aube n:iissante, dans la \ ieilhi ville espagnole, sentinelle féoilale de granit rose

dressant au bord de l'océan sa merveilleuse siliiouette archaïque. A peine descendu de bicyclelte pour gravir la rue à pic qui conduit au donjon médiéval, les architectures puissantes m'avaient pénétré de leurs esprits occultes.

Aux crépuscules du matin et du soir, les cités, avant leur éveil ou leur sommeil, se recueillent en une conscience plus profonde de leur propre vie. A ces heures oii va se préciser leur grâce diurne, leur beauté nocturne, tandis que les arômes s'élèvent plus forts de leurs campagnes, les villes respirent plus abondamment leur mystérieuse haleine. L'àme solitaire et concentrée de cette citadelle d'Espagne prenait possession de son hôte d'un matin. Son histoire farouche, que j'ignorais en franchissant le seuil de sa poterne, s'imposait à ma mémoire avec une croissante autorité. L'harmonie absolue de cette rude nature, de ces hommes et de cette œuvre humaine avait effacé toute distance entre la ville ancienne et le passant étranger. Cette forteresse perchée, nid d'aigles, emmi la montagne et la mer, me versait violemment l'intuition de son passé tragique, et me persuadait que j'avais longtemps vécu dans le cercle étroit de ses remparts, parmi ses manoirs angustiés, contre le frôlement de ses habitants aux faces

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doses. Et seule dans l'auroral silence, la ni(''loj)ée gutlurale du petit cordier dévidant son touvv[ au pied du mur d'enceinte me semblait une chanson familière.

Une série d'impressions violentes m'était ré- S(!rvée sur ce coin de terre. .Vu sommet du donjon, j'avais reçu l'émotion d'une solennelle beauté : un fougueux baiser de l'océan à la montagne sous la bénédiction du ciel rose et devant la couronne taciturne de cette ville d'autrefois. Puis, dans la cour ruinée du château, entre les hautes murailles fuligineuses, une séculaire odeur de crimes, de tortures et de lu.xure, m'opprima le sein, et contre mon épaule pesa le souffle lourd et certain de très anciens fantômes. L'évocation rédivive de féroces amours et l'indestructible souvenance du sang m'étreignirent. Je me retrouvai dehors avec un soupir de soulagement.

Dans la cal^e ma>/or, les femmes descendaient vers Tt-glise pour une messe en commémoration d'un mort. Leurs lentes et graves silhouettes, dont le masque seul saillait de l'uniforme voile noir tombant du crâne aux reins, glissaient au long des murailles avec la majesté des bas-reliefs antiques. J'entrai derrière elles dans l'église surchargée d'ombres, de lumières

et de dorures, temple ténébreux étoile de flammes de cierges et de fleurs d'or, étoufi"ant comme un vaste tombeau oiî vibreraient, au delà de la mort, les convulsions d'amours véhémentes et de sensualités désespérées. Vers quel dieu tragique et jaloux s'envolaient ici les prières ?

Le noir troupeau des femmes priaient, agenouillées, avec une placidité révélant que la mort créaitune atmosphère agréable à leurs poitrines, la mort, compagne d'anciennes luxures. Auprès de chacune, un long cierge tortillé brûlait par les deuxbouts, éclairant delueurs rousses leurs dos noirs courbés.

Au sortir de la sombre messe, une jeune fille encapuchonnée de deuil, qui marchait devant moi, se retourna sur le parvis pour m'offrir l'eau bénite. Le bref effleurement de nos doigts nous émut d'un frisson. Une accumulation d'antérieurs désirs dont nous étions chargés l'un et l'autre rencontrait son expansion fulgurale. Par nos regards croisés, l'échange magnétique parcourut nos corps immobilisés.

Elle n'avait pas vingt ans, l'ardente fille d'anciennes races, mais les passions émrnées de ce ciel, de ce sol et de cette ville aimantaient sa voluptueuse beauté. Je me souviens de ses

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lourdes prunelles mordorées comme de ces nuits chaudr»s emportant autour de la terre le pollen des fleurs et les soupirs pubères. Certes nou, ce n'était pas là le banal appel d'une belle fille au passage désirée. Le charme qu'elle irradiait conduisait au seuil de l'alliance de la volupté et de la mort, et le baiser de sa bouche ar-quée, fleur éclatante dans la chair mate, évoquait de désastreuses joies.

Pourquoi ce regard de jeune fille, entre tant d'autres, me traduisait-il avec une telle force au mystère gémcllé de l'amour et de la mort? Il n'est pas de hasard. Comme celles des éléments, les rencontres dos êtres sont irrévocables.

La g-oëleltc filait dans le lit de la brise douce qui soutenait si légèrement sa toile, dehors toute, que la coque sillait presque sans tangage les courtes lames murmurant dans la nuit. Depuis plusieurs heures, nous serrions la côte pour en admirer, sous la lune, la grâce alanguie. Penché sur le bordage,je regardais ce panorama méditerranéen. Les terrains, étages en plans très précisés par la clarté stellaire, mon-

taient lentement vers l'iiorizon lointain, couverts çà et là de larges nappes de frondaisons assombries. Puis, de loin en loin, dévalaient vers la grève, des villages de pêcheurs, maisonnettes dont fleurissaient vaguement dans la lumière argentée les vives couleurs italiennes. Beau paysage de paix, de silence et de sécurité.

— Oh! prononça sur le pont une voix de femme, oh! capitaine, abordez là!...

Ce caprice joli d'une passagère séduite par la beauté de l'heure allait être vite satisfait.

Une yole nous débarqua dans une anse étroite, bordées de falaises crayeuses éclatant sous la pâle limpidité de l'air. Nous nous proposions d'atteindre le faîte des collines, escarpées en amphithéâtre, qui, du bord, nous avait charmés.

L'odeur capiteuse de la côte italienne, mêlée d'oranger, de myrte, de résine et de sel, entrait délicieusement dans nos poitrines. Notre petite caravane d'individus nés sous des climats divers avait déposé tout fardeau de pensée personnelle pour s'investir du prestige de cette marche lunaire qui nous emportait vers les limites extrêmes du domaine de la sensation, au bord du monde oii le sentiment humain reçoit le baiser de l'àme de la terre.

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Nous traversâmes un ('•pais bois de pins où la brise ciiantait, et je me souviens que dans le silence fidèle, une voix de matelot s'écria:

— Alit ca ! où donc que nous sommes?

Puis, quelques pas plus loin, une autre,

protonde et jeune, dit en italien :

— La joie est morte 1

Le tressaillement de cette parole brisa l'harmonie qui me liait à mes compagnons; et, sous le poids d'impressions confuses, je ralentis le pas, en sorte qu'une demi-heure plus tard, je me trouvai seul dans une étoile du bois. Je m'étendis sur le sol. La nuit pleurait dans les branches les soleils perdus. Dormais-jeou demeuraisje éveillé? Je ne sais plus. Mon corps resta sous les pins: mais moi, je partis ailleurs — en quel point de l'espace, en quel âge du temps?

Que de fois, depuis cette nuit de rêve, elle s'est imposée à ma mémoire, cette indélébile vision des yeux de mon esprit, plus forts et plus sensibles que ceux de ma chair! Dans une lamentable guérite, carcasse de bois vêtue de serpillières en loques, nichait une espèce de Maure lépreux, enveloppé de toile bleue. Devant lui, sur une tablette en planches, un plat de métal étalait quelques pièces de monnaie arrachées à la pitié des passants.

E(ait-ce un hoinine, ce monstre informe, cette œuvre hideuse d'un démiurge désordonné ! Aux trous do ses haillons jaillissaient des gibbosités fuligineuses, chair naguère. Les moignons luisants, gonflés, en pinces de crabes, mains autrefois, se croisaient sur un chapelet. Mains humaines, sublime instrument de tout œuvre, de la création et de la caresse, floraison du geste, paumes héroïques des forts, doigts pâles d'amantes, si chers au baiser, ces choses vous avaient ressemblé! Et ce fut un visage, ce chaos de cavernes osseuses et de bouffissures bistrées, ce masque d'empouse encadré de chiffons ! Oui, car môme de cette horreur rayonnait le souvenir d'une beauté.

— Ave Maria ! » clamait la voix dure du. Maure, « Acj Mcr'cL! :)

Et ses yeux me regardaient, beaux comme la lumière. Tels les esprits du soleil enfermés dans la houille, une puissance de gloire se révélait par ces grands yeux noirs, intacts et flamboyants, forts d'une étrange juvénililé. J'ai pénétré dans ce regard comme dans un abîme d'angoisse et son vertige me gagne encore. Il m'emporta au mystère de la souffrance humaine, au monde des larmes et des désespoirs, au ca^ur de l'Erèbe. Il m'initia à l'arcane d'une

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suprême «''motion. Après ce regard, j'ai connu (les secr«'ts d'enfer, cl je ne les puis oublier. (.)ui, toute la sérénité de ma p<'nsée en de- Fueure blessée. Comme une balle restée dans une chair généreuse, ce regar 1 du Maurt; démonial est ficlié dans mon âme, dans mon âme pourtant lavée du doute et si (ière de sa renaissance à la vie certaine...

D'autres yeux me regarderont-ils un jour, des yeux divinement purs ?

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