‹ Contes surhumainsChapitre 24 sur 30 · LA RÉDEMPTRICE · texte numérisé non relu

LA RÉDEMPTRICE

LA KÉDE.MPÏH1CE

A Madame H. Ago pian-Pacha

Ex un grand Signe apparut dans le ciel., la Fiuicf enveloppée du Soleil, et la Lune reposait sous ses pieds, et sur sa tète il y avait un diadème de douze étoiles,

(HK^, Apocalypse, XII, 1-2)

Ah! fleur dorée de mon idéal, tu t'épanouis trop haut pour que ma main te cueille jamais !

Certes, mes regards ne t'ont jamais quittée, mais c'est avec un irrémissible désespoir que d'en bas, — d'en bas pour toujours ! — je vois flambloyer ta silhouette à l'horizon de mon rêve.

Et je vais, je vais dans la vie, tâtonnant aux obstacles, coudoyant des hommes-dont je Jédai^nie la natale bassesse. Je marche dans des ténèbres dont ladensité m'opprime et m'étouffe.

Et je sens que ces ténèbres ne s'éclairciront plus, que c'en est fait, que je tourne sur moimême dans l'obscurité d'un caveau funéraire.

Certains kabbalistes prétendent que bien des hommes sont morts qu'on croit vivants parce qu'ils ont conservé les apparences de la vie. Je suis un de ces liommes peut-être. Mon âme est partie avec ELLE, quand elle a disparu. Ah! j'ai senti ce jour-là, ce jour oii je l'ai vue pour la dernière fois, j'ai senti sur mon front passer l'aile de la détresse. Depuis je suis un mort qui marche.

Comment pourrais-je parler d'ELLEl Comment exprimer avec des mots l'impression que me donna sa présence ! Ce fut la fête de ma vie Son aspect multipliait mes énergies. Existan dans son atmosphère, j'avais conscience d'habiter un monde oii l'âme s'épanouit dans la béatitude. Sa personne suggérait la joie, la certitude et la force. En la voyant, j'ai compris ce que les théologiens appellent la présence réelle.

J'ai vécu. Maintenant je suis presque vieux. Or, d'avoir connu cette créature, quel merci ne dois-je pas au destin. Souvent, avant que le bonheur de la voir ait illuminé mon sombre cœur, souvent j'ai envié les hommes à qui les puissances permirent de marcher dans l'orbite

LA RÉDEMP ICK 169

d'un être sublime. Vivre dans le rayonnement d'un héros ; èlre un disciple aveuglément fié à un maître tranquille et fort; être un frêle Jean dont la tète s'appuie à la sereine épaule d'un Jésus, combien de fois ai-je soupiré vers cette possibilité! Je vous ai enviés, vous pauvres pêcheurs de poissons à qui le seul geste du Maître Nazarien ouvrit la porte d'or de la totale Connaissance.

Car moi-même je ne suis pas un demi-dieu. Si mon idéal est plus haut que les hommes, moi, je demeure à leur niveau. J'étais un goéland dont les ailes sans plumes se tendent vers l'immensité sans pouvoir y planer.

Or, ELLE est apparue. Je l'ai approchée. Et toutes les forces en moi embryonnaires s'efflcurirent. Mes virtualités les plus obscures se manifestèrent en actes. Je n'imagine pas une intensité égale à celle que j'ai vécue dans son rayonnement. Oui, je vous le dis, ma sensibilité eut la joie; mon intelligence, la certitude; ma volonté, la force. Qui était-elle? Une incarnation, une apparence humaine irradiant le Bonheur.

En vérité, pour me souvenir de l'homme que j'étais avant sa venue, il me faut un pénible effort. Car je date du frcMer de sa robe sur ma

vie. J'avais beaucoup souffert, j'avais beaucoup étudié. Je savais toute la science des savants, c'est-à-dire rien.

Je dois noter comment, pour la première fois, ma pensée fut occupée d'ELLE. De quelle façon parviendrai-] e à rpe faire entendre? Pour moi qu'ELLE a daigné initier d'un regard aux'plus inviolables arcanes de lavie et de la mort, pour moi devant qui sa mansuétude ouvrit les cinquante Portes de lumière par quoi l'on va dans le monde des Causes, pour moi, tous les événements contingents à sa mystérieuse existence apparaissent dans la lucidité de la logique absolue. Mais les hommes me comprendront-ils? Je me sens près d'eux comme un frère aîné, qui fait à un petit enfant le portrait de l'adorable mère défunte que son adolescence a connue. N'importe 1 Je dirai comment, pour la première fois, ma pensée fut

occupée d'ELLE.

Ce futuneannonciation desavenue. Une nuit, j'avais veillé sur un vieux in-folio d'une science anxieuse.Deuxheures venaient de sonner à l'horloge Notre-Dame-des-Champs, dont ma maison était voisine. Il faisait un temps d'orage, pesant et oppressif. J'avais laissé la fenêtre fermée. De lourdes tentures d'Orient pendaient au long des quatre parois de ma chambre, afin d'isoler

LA RKDEMPTRFCE 171

(lu monde extérieur mes fréquentes méditations. A co moment, j'avais repoussé mon livre pour écrire des notes. J'entendis un crissement léger et continu.

— C'est une phalène, me dis-je^ qui sera entrée pendant que la fenêtre était ouverte.

Je haussai ma lampe pour éclairer toute la pièce. N'ayant rien aperçu, je me remis à écrire.

(Juandje relevai la télo, la stupeur me tint immohile sur mou fauteuil. Devant moi, dansla lumière de la lampe, une extraordinaire vision avait envahi ma chambre. Vnà femme nue, debout sur un sphinx. De ce phantasme soudain je perçus tous les détails avec une extraordinaire précision. Le sphinx paraissait un animal vivant, d'un volume à peu près égal à celui d'un cheval. Ah! c'était bien la sybilline bète dont la grille opprima la courageusepoitrine d'CEdipe. Il évoluait dans l'airj ses deux vastes ailes d'aigle éployées avec la grâce de la force. Son corps, blanc comme lesmarbres, frémissaitd'énergiedomptée Mon imagination, accoutumée à se représenter ce monstre allégorique dans la sereine immobilité que lui attribuèrent les statuaires de l'ancienne Egypte, s'étonna tout d'abord de voir la vibration dune vie surnaturellement intense dans cet être, dans cette tète humaine, d'une

douloureuse et tranquille beauté, dans ses flancs de taureau, dans ses pattes de lion, dans ses ailes d'aigle qui se heurtaient aux murailles de ma chambre, comme impatientes d'espace, illimités.

Sur cette monture la jeune femme se dressait, calme. Ah I l'étrange beauté I L'élancement de son corps, l'ovale merveilleux de son visage, et, parmi les sombres ondes de sa chevelure, la matité dorée de sa carnation ! Une expression de surhumaine énergie épanouie dans une divine douceur, une audace de domination innocente rayonnaient de cette tète, des profondeurs noires des yeux, delà sinuosité des lèvres, et du galbe héroïque du menton.

L'Advenue, de ses pieds paisibles, effleurait le dos du sphinx, comme une déesse caresse d'un orteil indulgent la pâle sphéricité d'un monde. Ecuyère sidérale, elle domptait d'un cillement la superbe du hiérogrammatique animal qui, abjurant toute tentative d'estrapade, toute velléité de révolte, s'apprêtait à porter dans l'infini, d'un essor de ses larges ailes soumises, le mystère de cette victorieuse volonté.

Cette conquérante beauté envahit toute mon âme avec une irrésistible et suave véhémence. Elle ne me semblait pas une femme Sa nudité magnifique n'éveillait en moi ni l'amour ni le désir. Ah !

LA RÉUEMPTRICrC 173

je nie souviens qu'en cette minute une intime r(5voIution clianf^ea la fai'o de mon être. Immédialcnu'nt, je sentis abolies mes facultés analytiques dont j'avais tiré vanité. Mon intelligence s'éveillait dans une renaissance. Mon âme était lavée d'une eau lustrale, qui rimprég-nait d'entliousiasme, de puissance et de plénitude. La vie l'enveloppait comme une mante diaphane.

Certes, cette apparition, qui devait avoir sur ma destinée une iniluence définitive, constituait ce que le vulgaire nomme une hallucination. Mais qu'est-ce qu'une hallucination, sinon la projection, sur le plan visible, d'une réalité invisible obéissant à l'appel de notre imagination? Ma pensée crée ce qu'elle affirme ; et les platoniciens n'ont-ils pas raison déconsidérer comme vivantes les idées et les images, filles immortelles de l'esprit, émanations du verbe éternel? D'ailleurs, la distinction qu'on a coutume de faire entre la réalité et l'irréalité me semble l'effort vers la subtilité d'intelligences tellement grossières que je ne daignerai point m'y attard«'r. La réalité n'est-elle pas une création subjective de l'esprit qui la perçoit I Ah! quoique tu fus, vision exaltante, ta seule proximité avait bouleversé mon être.

'0 dominatrice,

Tu es entrée, triomphale et douce, dans mon àme extasiée, comme un roi bien-aimé dans une ville en fête. Dès la révélation de ta possibilité, dès la caresse de ton imag-c, dès l'annonciation de toi, j'ai crié vers toi, du fond de ma détresse. Un geste de ta droite avait ouvert mes yeux. Au champ de mon esprit tu jetas le germe d'un monde. Tu étais la royauté, la goire et la force.

0 libératrice,

Tu es entrée, triomphale et douce, dans mon àme extasiée, comme un guerrier sauveur dans une ville esclave. Dans les ténèbres ou languissait mon servage, tu portas, des flambeaux et des lueurs d'étoile. Le daimon du doute qui rongeait ma poitrine, tu le chassas d'un sign(!; et ta main vénérée a brisé mes entraves. Tu appelas mon front à la Lumière. Tu étais la Vérité, la Voie et la Vie.

0 consolatrice,

Tu es entrée triompliale et douce, dans mon âme extasiée, comme un héros béni dans une ville en transe. L'ivresse de marcher dans le sillage de ta robe a charmé tous mes maux. Ton

LA RKDF.MPTRICE

regard a fondu le faix du passé douloureux qui pesait à mon épaule. Ton sourire est la fleur (jui eonfinne do vivre. Tu étais la Joie, l'Espérajicc et lAmour.

Du jour où Mi'advint cette vision, je n'eus plus qu'un désir : voir cotte créature que je pressentais exister en ce monde. La voir et rn'attîiclier à ses pas. Le but de la vie flambovait devant mon àme. Le but de la vie, c'était marcher dans le cercle do ses regards, c'était s'imprégner de son rayonnement, c'était respirer son émanation.

L'irrésistible impulsion qui me projetait vers celte femme, ah! ce n'était pas l'amour sexuel. En la fougue de ma jeunesse. l'amour m'avait abreuvé de toutes ses délices et do toutes ses .ngoisses. Mais cette Inconnue m'avait envahi d'un sentiment analogue à celui des croyants pour leur dieu, à celui de Madeleine pour Jésus à celui de sainte Thérèse pour lo Crucifié, Elle était pour moi le Divin fait cliair. Elle était un nbîme de lumière oii je roulais éperdument.

Où la verrais-je? Car sûrement elle était. Dans quel lieu du monde me sorait-il donné d'approcher sa sublime silhouette ? Parfois,

une angoisse horrible me saisissait. Si je ne devais jamais la voir! Si elle s'était ainsi manifestée à moi pour uniquement ! Entrevoir un instant ce mystérieux mirage, comprendre dans la certitude ([u'elle existait, et que jamais je ne contemplerais ses pieds sacrés ! Peut-être n'étais-je pas digne, de sa présence! Je passais par toutes les alternatives graduées de l'espérance et du désespoir.

A tout hasard, et bien qu'une voix intime m'ait crié qu'une telle créature se riait de la distance, qu'elle n'était asservie, comme nous autres, aux normes de l'Espace, je fus toujours préparé â partir; je fus toujours prêt à courir, de toute la vitesse des moyens actuels de locomotion, vers la contrée qui posséderait son aspect.

Un matin, je reçus une invitation à un thé intime chez M'^^ X. Le nom m'était inconnu. Je jetai avec indifférence la lettre sur ma table, avec l'intention d'envoyer ma carte à cette femme. J'avais complètement oublié cet incident d'ordre mondain, lorsqu'arrivale soir fixé. Un irrésistible besoin m'envahit alors de me rendre à cet invitation. Je m'habillai en hâte.

l.\ UKDEMPTRICE 177

et, une heure plus tard, j'arrivais dans le petit hôtel qu'liabilait M'"'' X...,tout près des frondaisons du Bois de Boulogne.

Dès qile j'eus franchi le seuil du salon, une émotion s'empara de moi. Elle était là. Oui cette fois c'était bien elle, vivante et semblable à l'apparition (jui m'avait bouleversé. Comme le soir de l'annonciation, je sentis en moi l'épanouissement surhumain, l'exaltation héroïque de tout mon être. En moins d'une seconde, je perçus tout ce qui se passait dans ce salon, et j'en pénétrai le mystère. Pourquoi faut-il que, pour essayer d'en donner idée aujourd'hui, je ne puisse user (jue de la fioide et impuissante succession des mots?

Isi\H, ton souille a vivifié mon sein . Pour parler de Tof. pour évO(juer ton essence, donne à ton fidcMe la force du génie et le verbe des Prophètes! Pour confier au monde une pâle notion exotérique de ce que fut leur doux Maître, les quatre évangélisles. le (juaternaire des disciples qu'accompagnent le Lion, l'Ange, l'Aigle et le Taureau, ont vêtu de simplicité l'allégorie ésotérique de leur récit. Seul à Patmos, Jean a révélé, sous le voile d'un symbolisme altier, la

fulgurante Parole qui seuls entendent les Initiés. Isiah, pour que ton règ-ne arrive, d'autres annonceront, sous la forme due, Ta Parole. Moi, je dirai simplement ce que tu fis en moi.

Isiah parlait, debout, dans une cercle d'auditeurs avides de sa voix.

Elle était habillée d'une robe blanche en crêpe de Chine dont l'admirable ordonnance, l'esthématique profonde eussent découragé les plus géniales couturières parisiennes. Sur la jupe droite, pressée d'un froncis très léger, s'écoulaient les plis d'un corsage garni de broderies d'argent, dont l'arrangement moderne évoquait un souvenir de peplos. Entr'ouvertes délicatement sur la mate beauté de la gorge, les plissures ondées de ce corsage permettant au corps de la femme la somptueuse liberté des attitudes, semblaient maintenues, par une cordelière d'argent, autour de la taille dont elles accompagnaient la courbe pour aller mourir au long delà jupe.

■ Avecla lucidité soudaine que m'inspirait la proximité de cette créature, je compris le symbolisme de cette toilette de soir, mariant les formes vestimentales d'Orient et d'Occident, et

LA RÉUEMl'THICK 179

chargée (l'argent, le nx^'lai lunaire et féminin.

Un regard sur les assistants m'avertit de toute leur idiosyncrasie. Il y avait là des hommes et des femmes, une vingtaine, ayant appartenu à des catégories sociales différentes. Il y avait, parmi le luxe de ce salon, des hommes du peuple, et aussi de ces êtres que le monde appelle des déclassés. Fronts trop hauts pour passer sous les portes basses qui mènent aux étahles de la médiocrité florissante, poitrines gonflées d'un idéal qui n'en sort que par des sanglots t Toutes faces scellées de souffrance. Et je sentis que ces gens étaient mes frères.

Cœurs désolés : les uns, au seuil d'une maturité chagrine, avaient été ballotés durement par les houles de la vie. D'autres, au franchir de leur adolescence, avaient résorbé leur floraison, effarés d'une peur sacrée par l'intuition des douleurs de vivre. Ahl comme le mien, ils avaient gémi vers la sérénité d'une foi ; tous ils avaient palpité vers un maître qui orienterait définitivement la noblesse de leurs élans essentiels, qui guiderait vers un ciel inconnu les ailes frémissantes de Leur volonté. Il y avait de tristes jeunes femmes. Il y avait une courtisane lasse dont nul n'avait sondé l'âme, et qu'ennoblissait la charité d'avoir offert à des

malheureux la fleur consolatrice de sa beauté. Il y avait une noble vierge, lamentable do n'avoir pas roncontré sur terre l'élu de son rêve; puis une femme éperdue de porter au flanc la blessure immortelle de son amour trahi. Il y avait une mère dont la tombe avait rongé les sept enfants. Et, parmi elles, la maîtresse de céans, M"**^ X... C'était une femme d'une trentaine d'années, d'une élégance maladive. Je lus dans ses prunelles bleu-mourant le secret douloureux de son passé, et je m'inclinai pour baiser sa main maigre.

Une gloire d^ deuil magnifiait le front des liommes, que le destin avait différemment traités. Les uns étaient des simples, accoutumés à l'effort quotidien du labeur. Il y avait un pâtre aux yeux agrandis par le baiser des étoiles, un mineur Iiàve dont le corps déformé développait le geste gauche des bêtes nocturnes, un matelot dont le masque rude resplendissait de cette noblesse qu'imprime l'habitude du danger bravé. Enfants de la mer, de la terre et du ciel ; corps lassés, cœurs candides, tètes neuves ; nulle hypocrisie sociale, nulle conventionnelle bassesse» nulle éducation fallacieuse n'avaient attenté à la liberté auguste de leur instinct. N'ayant connu d'autres maîtres (jue la nature et la peine,

Page 1