‹ Contes surhumainsChapitre 5 sur 30 · ION A · texte numérisé non relu

ION A

Avez-vous bien dormi, mon doux maître, à mon côté? Montrez vos yeux, que j'y voie se refléter la mémoire de vos pensées récentes. Hélas, vos yeux pour moi n'ont pas de sourire, et votre front est obsédé d'un cliagrin({ue j'ignore.

SARDANAPAI.K

Oh ! ne va pas troubler du miroitement de

5() CONTKS SURHUMAINS

mes soucis la limpidité de ton cœur enfantin ! Et ne dépouille pas le voile doré de ta joie native, si tu veux en garder un peu pour en envelopper ma tête.

lONA

Je voudrais que ma présence te fût un perpétuel baiser. Puisque tu m'as élue parmi les jeunes femmes pour m'enivrer de tes caresses, puisque ta royale beauté je la possède, mon seul rêve est de te sembler un nid de voluptés assez chaud pour consumer le démon qui te hante. Ah! si jeté savais heureux, je vivrais dans un ciel à jamais rosé par le souvenir de tes lèvres.

SARDANAPALE

Toi qui parles ainsi comme une esclave douce^ comme une fleur devenue femme afin d'être amante, — ma parole n'a pas de vertu sur les destins. Mais je veux que mon souhait s'épande sur ta vie comme l'ombre fraîche d'un palmier.

lONA

Ma vie, tu l'as parfumée de joie en la traversant. Je voudrais, mon beau roi, qu'elle ne t'appartînt pas, afin de pouvoir te la donner.

SAKDANAPALE 57

SARDANAPALE

Prends garde à des vœux lérni^raires ! Savonsnous ce que je ferais de toi ? Prétends-tu me connaître? Enfant, enfant, mon co'urest obscur âmes yeux d'aip-le : n'y cherclie pas avoir! J'aurais aimé passer près des êtres en gardant la voix innocente et les mains pures. Mais il dort peut-être en moi des chimères féroces dont les ongles s'éploiraient parfois sur des cœurs.

(Le roi s'est étendu sur le vaste lit mauve, le corps allongé, la tête appuyée sur la main droite. Il parle comme si, à son insu, sa pensée revêtait lenvelopjpe sonore de la voix ; et ses i/eu.r ne voient pas lona qui le regarde, inquiète, jnais poursuivant de la force de sa féminine intuition la songerie ténébreuse de ramant.)

SARDANAPALE

Des marchands iraniens m'ont apporté souvent des lions captifs. Et j'ai vu si semblables à moi les regards des magnih'(|ues animaux — Ah ! ces regards où frémissait le reflet d'invisibles horizons ! — quej'ai rendu aux tristes lions la beauté du désert et les libres horizons surchargés de Acrtiges. Mais moi. moi, qui me dé-

livrera'? Quel homme, ou quel archange in'ouvrira les portes par où je ni évaderai vers les rives pressenties? Ah! vivre une vie autre, puissante et douée, comme je l'ai soupçonnée en de fugitifs éclairs de vision ! Autrefois, j'ai désiré changer les apparences de ma vie. Mais il ne m'intéri'sse plus d'amuser de ce jeu une minute de ma fantaisie... A cette heure, sur un point de la terre, un homme va, nu, puissant et calme, ne possédant que sa force et sa fierté. Sur sa face insoucieuse resplendit la joie de vivre fidèle à son instinct, harmonieux parmi l'harmonie du monde, ahandonné au rhythme des belles apparences. Cet homme, je pourrais l'être. Mon vouloir ne saurait-il rejeter le passé, comme un arbre se livre au vent pour secouer ses fruits gâtés? Cet homme, oui, je pourrais l'être. Mais je demeurerais encore un homme. Et la llèche de mon désir vise une plus lointaine cible. .

(Brusque le roi se tourne vers la jeune femme qui tâche à suivre, de ses blondes prunelles attendries, l'imagination roijalc.)

Si je mettais ma vie entre tes mains, (^u'en ferais-tu ?

SAIU>.\N APM.K o9

lONA

J\'n forais tua joie, [)Our (ciller d'eu faire la tienne.

SARDANAPALE

Parle-moi ! Parle-moi ! J'ai Ix^soin souvent d'entcndro un i)ahil clianleur de femme qui caresse, vol léger d'abeilles, la noire efllorescence de ma pensée.

lONA

Ecoute alors, 6 mon amant triste, car je ne sais plus si c'est moi qui parle. En la vie de chaque femme, une heure advient oh se manifeste à la clarté soudaine tout le trésor ténébreux de son être. Et je sens (juc voici sonner cette heure de mon destin. Regarde-moi, mon bien-aimé, car il s'évanouira pour jamais, ce moment fugitif de ma beauté. Certains arbres meurent après leur unicjue floraison. Or, en ce solennel passage du temps, sens-tu pas toute la Heur de moi exhaler vers ton cœur son suprême parfum? Dans ma voix qui m'étonne, entends chanter (juehjue invisible dc-mon, joyeux et tendre, dont je ne suis, aux autres heures de mon existence, que l'esclave inconsciente et pâle. A toi, prince de mes puissances, je suis

GO CONTKS SURHUMAINS

pour apporter le mystère de la volupté. Regarde-moi : mon corps est désirable et fuyant comme la lune. Ecoute-moi : ma voix murmure aussi câline que les brises du midi dans les palmiers pâmés, aussi dominatrice que les incantations des mages. Respire-moi : de mes seins émane un arôme insinuant comme ceux des pays dont on rêve. Enveloppe-moi de tes bras : mon étreinte est chaude comme un soleil. Et viens goûter sur mes lèvres une saveur plus violente que les fruits de l'arbre mystique aux sept branches. Viens vers mes flancs dorés comme vers ta patrie !

(Immobile en son attitude de fauve au repos chez qui seuls les yeux s'é?neuvent, Sardanapale a simultanément suivi sa pensée, et la musique de ces paroles, venues de plus loin que la gracieuse bouche qui les profère et que l'âme aimable qu'elles ont sillonnée.)

SARDANAPALE

Le Destin, le dieu dont le souffle courbe les flammes vers le sol, engendre sur terre des filles aux voix douces.

lONA

Viens vers mon enlacement oiî tout souci se

SAKhA.NAl'Al.i: 1

iiu'Uil. Vii'iis : lu vivras If long; triomphe de ta jeunesse et de la force, et lu seras le vrai roi saci"é par dt.'S baisei's !

sAHD.vNAPAi.K (.^la'nautfuil eii une soudaine détente de tout lui-)nènie.)

Tais-loi ! je ne puis plus parler qu'avec des dieux !

UN HOMME (entré sur ces mots.) Soil ! je l'écoute.

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