‹ Contes tout simple: Illustrations de G. NeymarkChapitre 10 sur 25 · L HABILLEUSE · texte numérisé non relu

L HABILLEUSE

voulez, mais j'ai éprouvé, ce jour-là, mon plus douloureux, mon plus amer chagrin d'amour, et j'ai mis de longs mois à m'en consoler.

— Et c'est tout? demanda la comédienne.

— Sans doute.

— Fabrec, vous êtes un mystificateur et vous vous moquez de moi avec vos souvenirs d'étudiant... »

Mais, soudain, la femme de chambre de la comédienne fit irruption dans la loge.

« Madame, madame... Ces messieurs et ces dames montent en voiture... On n'attend plus que vous. »

Et la voix d'un régisseur criait, dans l'escalier :

« Mademoiselle Chérubin... Vite! On est en retard ! »

Oust ! En une minute, la camériste prit les paquets des mains de l'habilleuse, Sophie s'enveloppa d'une fourrure. « Au

revoir, Fabrec. » Et les deux femmes s'enfuirent.

Le député allait partir à son tour, quand la vieille Constance s'approcha et, levant vers lui sa face de misère :

« Monsieur, murmura-t-elle timidement.

— Hein?... Quoi, ma bonne?...

— J'ai une prière à vous adresser... Voilà. Je suis bien lasse. Je n'ai plus de santé. C'est à peine, maintenant, si je puis faire ma besogne... Alors, j'ai demandé mon admission dans un hospice.

— Bien, dit Fabrec distraitement. La prochaine fois vous me remettrez une note. »

Mais l'habilleuse n'avait pas tout dit.

« Et puis, monsieur, il y a une chose qu vous intéressera peut-être à moi davantage... Je vous ai entendu tout à l'heure, quand vous causiez avec madame... Eh bien ! c'est moi qui suis Blanche Lilas. »

Jl

Involontairement, Fabrec poussa une exclamation, recula d'un pas. Blanche Lilas! Celait Blanche Lilas, cette horrible pauvresse en l°,.« „»,.,,

gure pour veiller les m

Il s'écria, très Iroublé, presque avec effroi :

■ Mais quel âge avei-vous

La vieille eut un pitoyable sourire.

■ Pas celui que je parais,

mal, geignit -elle. Mais j'ai soixante-deux ans, et j'en avais déjà quarante et un

jouer, dans la banlieue...

Vous le disiez, il n'y a qi

L'âge des actrices, ça ne se voit pas de la

salle... N'empêche que, cette année-11,

" '■ ~ ^p— ^— ■ I ■ Il ■■!■■■■■■

justement, on m'a congédiée. On me trouvait trop vieille... Et, tout de suite, ce fut la misère... Trois mois après avoir quitté le théâtre, monsieur, je faisais des ménages. Ce n'est que longtemps après qu'un vieux camarade, qui jouait ici les grimes, m'a fait avoir cette place d'habilleuse...

Mais je suis à bout de forces. Il n'y a plus que l'hospice qui me convienne... Ma demande est à l'Assistance publique. Vous pourrez demander... De mon vrai nom, je m'appelle Constance Poireau. . . Et puisque, dans le temps, monsieur, vous avez fait attention à moi... »

Elle s'interrompit, comme honteuse, craignant de déplaire, en insistant sur ce souvenir, à l'homme qu'elle sollicitait.

Heureusement pour elle, il avait bon coeur.

« J'irai... J'irai dès demain, dit*il d'une voix qui tremblait un peu. Soyez tranquille, je vais secouer les bureaux, leur

Page 1