‹ Contes tout simple: Illustrations de G. NeymarkChapitre 9 sur 25 · L'HABILLEUSE · texte numérisé non relu

L'HABILLEUSE

Al'Odéon, ce soir-là, on donnait le Dépit amoureux en lever de rideau, et la belle Sophie Chérubin, qui jouait Marinette, était encore en scène, lorsque Fabrec — vous savez bien, Fabrec, le député à la barbe d'or, qui a l'air si jeune malgré ses quarante ans et qu'on rencontre à toutes les « premières » — entr'ouvrit, sans frapper, la porte de la loge en disant : « Coucou ! »

Le scélérat, qui, depuis quelque temps, était en « flirt » avec Sophie, avait espéré la surprendre au moment du démaquillage, dans le plus séduisant désordre, comme il en avait eu parfois la chance. La scène de fausse pudeur et d'indignation feinte que jouait alors la comédienne amusait toujours beaucoup Fabrec. « Fi ! l'indiscret !... Je vous défends de regarder... Vite, le nez dans l'angle du mur... le temps que je remette mon peignoir. . . Oh ! ces monstres d'hommes ! » Et cela finissait généralement par un baiser de réconciliation sur la nuque de la belle fille.

Aussi fut-il un peu désappointé en trouvant la loge vide.

Mais Constance, la vieille habilleuse, sortit de derrière un paravent.

« Si monsieur veut bien prendre la peine de s'asseoir. .. Madame reviendra dans cinq minutes. »

Fabrec se laissa tomber dans un fau-

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teuil de perse à fleurs, mit une jambe sur l'autre, et, tout en frappant sa bottine vernie du bout de sa canne, il glissa dans les réflexions, tandis que la vieille femme rangeait de petits objets sur la table de toilette.

Après tout, que venait-il faire chez Sophie Chérubin? Pas d'amour. A peine un désir. Un jour qu'il devenait pressant, elle lui avait dit, d'un petit air raisonnable :

« Écoutez, Fabrec, vous êtes bien gentil.

Mais j'ai quarante mille francs de dettes ; et, pour vous autres, c'est fini, le beau temps du Panama... Venez bavarder ici tant que vous voudrez, mais nous ne serons jamais que de bons camarades. » Franchement, elle avait raison. Pourtant, un attrait le ramenait toujours là, l'homme à femmes, un attrait presque désintéressé, car, content d'obtenir par-ci par-là ce que nos ancêtres appelaient les « menus suffrages », il se plaisait auprès de cette courtisane de race,

si belle et si gaie, et riait franchement de ses saillies spirituelles et relevées d'une pointe de cynisme. Et puis, quoi? Il faut bien tuer le temps.

Tout en songeant, Fabrec regardait machinalement l'habilleuse, et, brusquement, il fut tiré de sa rêverie par le visage de la petite vieille, reflété dans le miroir. Quelle ruine ! Quelle navrante laideur 1

Sèche comme un bâton, ridée comme une pomme en hiver, une tignasse de cheveux couleur de cendre, des yeux de morte, une dent jaune et trop longue mordant la lèvre violette, elle faisait peur 1 Et dire que cela avait été une femme, peut-être jolie, sans doute aimée ! Elle devait avoir au moins soixante-quinze ans. Et Fabrec, dont le cœur n'était pas mauvais, avait pitié de cette lamentable vieille, travaillant jusqu'à la mort ; mais le raffiné éprouvait aussi comme un dégoût de voir cette sorcière en haillons de deuil, qui sem-

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blait salir, en les touchant, les dentelles, le nécessaire d'argent ciselé, les peignes d'écaillé blonde, toutes les choses de luxe, délicates et parfumées, qui brillaient sur la table de l'actrice.

Soudain, la porte s'ouvrit et Sophie Chérubin parut, une rose à l'oreille, dans sa fringante jupe de Marinette. Elle était fraîche comme un bouquet, la divine brune, et elle éclatait de jeunesse, de beauté, de fard et d'effronterie.

« Ah! Fabrec! s'écria-t-elle joyeusement. Eh bien ! vous arrivez à propos et nous allons tailler une petite bavette...

On viendra nous prendre tout à l'heure, moi et les camarades, en costume, pour nous mener à la Gaité, où nous jouons dans le « bénéfice »...En attendant, nous causerons... Et, pendant ce temps-là, Constance préparera mon baluchon... Asseyez-vous et soyez sage. »

L'habilleuse avait déjà passé derrière le

paravent. On bavarda, et Sophie, comme elle en avait l'habitude, se mit à taquiner le beau député sur les nombreux succès de galanterie qu'on lui attribuait dans le monde des théâtres. Voyons, était-ce encore vrai, son histoire avec la divette des Nouveautés ? Mais Fabrec était discret. Le véritable homme à femmes l'est toujours ; car il les aime pour elles-mêmes, et non par sotte vanité. Aux questions de Sophie, Fabrec ne répondait que par des plaisanteries, sans rien dire. Elle s'en irritait un peu. Quel sournois il faisait 1 Vraiment ? Elle ne parviendrait donc jamais à lui faire raconter une de ses bonnes fortunes de coulisses, une seule !

« Eh bien 1 ma chère, finit par répondre Fabrec en souriant, puisque vous y tenez à ce point, je vais vous dire quelle a été ma première passion.

— Pour une femme de théâtre ?

— Oui. Seulement, je vous en préviens,

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l'action ne se passe pas rue de Richelieu, et l'héroïne n'est pas sociétaire à part entière... J'avais dix-neuf ans, je commençais mon droit, et j'étais naïf, et j'étais timide I . . . Un soir, j'entre au petit théâtre des Gobelins, où l'on jouait la Berline de l'Émigré, et j'y suis foudroyé d'amour par la jeune première de l'endroit, qui s'appelait Blanche Lilas. . . Oh 1 dès son entrée en scène ! . . . Était-elle jeune ? Était-elle jolie ? Je me le demande, aujourd'hui que je sais que la beauté d'une actrice peut disparaître avec du cold-cream et deux serviettes, et que les ingénues ont généralement un fils lieutenant de cavalerie ou sous-préfet. Mais alors, M ,u Blanche Lilas m'apparaissait comme la plus désirable des femmes. Je ne vivais plus que pour rêver d'elle, et, afin de l'admirer plus souvent, sur les planches des Gobelins, de Montparnasse et de Grenelle, — car la troupe était ambulante, — je vendais tous mes bouquins aux étala-

gistcs de la rue Cujas... Grâce à Blanche Lilas, je connais le répertoire des anciens « mélos »... Ah ! qu'elle était charmante dans le Crétin de la Montagne et dans Polder ou le Bourreau d'Amsterdam!... C'est la seule femme pour qui j'aie fait des vers.

Ils étaient exécrables, mais sincères, et jamais, bien entendu, je ne trouvai l'audace de les lui adresser... Les vacances m'appelèrent alors en province, dans ma famille.

Je les passai à compter les heures, et, L soir même où je revins à Paris, je courus aux Gobelins, puis à Montparnasse, puis à Grenelle. Le nom de mon idole ne figurait plus sur aucune des trois affiches. L'inquiétude, l'affreuse inquiétude que j'éprouvais, me donna le courage d'entrer chez le concierge du théâtre, de l'interroger, et j'appris qu'on n'avait pas renouvelé l'engagement de M Ue Blanche Lilas, qu'on ne savait pas ce qu'elle était devenue... Eh bien ! ma chère amie, croyez-moi si vous

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