BONNE FILLE 9J
Aussitôt libre du joug scolaire, Léo courut à Paris et H y vécut, comme tant d'autres, d'idéal, d'espérance et de mauvaise charcuterie. C'est à la science de reconnaître si la saucisse plate pousse à l'élégie et si le fromage de cochon est favorable au sonnet. Mais un fait acquis, c'est que les jeunes poètes n'ont, en général, pas d'autre alimentation.
Selon l'usage, Léo Bernis porta d'abord son manuscrit chez un éditeur fameux.
Deux mois après, on lui remit un court rapport, dû à la plume féconde du « critique littéraire attaché à la maison », qui couvrait de fleurs le jeune rimeur et concluait à la publication de son ouvrage, à ses frais et dépens, bien entendu. Remarquez qu'il fut favorisé dans cette circonstance, qu'on lut son œuvre et qu'on en apprécia le mérite. Mais il n'en était pas plus avancé; car quelques leçons mal payées, quelques abrutissants travaux de
copie étaient ses seuls moyens d'existence, et, avant de s'offrir le luxe d'un volume en caractères elzéviriens, avec fleurons et culs-de-lampe, il devait se préoccuper de la charcuterie quotidienne. Encore s'en tenait-il aux bouts de boudin et à la galantine et n'osait-il pas élever ses désirs jusqu'à la côtelette panée.
En somme, il menait une vie très noble et très pure.
Écrivains « arrivés », chers et éminents confrères, lequel d'entre nous — sincèrement, la main sur la conscience — ne regrette pas l'époque lointaine où il ne sentait pas souvent dans son gousset le frottement de deux pièces de quarante sous, mais où il ne rêvait que d'art candide et désintéressé ?
Cependant, pour le pauvre Léo Bernis, la misère fut par trop impitoyable. Bientôt les copies, les leçons lui firent défaut. Un pensionnat où, pour la pâtée et la niche,