BONNE FILLE IO
tremblantes, elle, par délicatesse, craignant de le gêner, s'agenouilla devant le foyer pour ranimer le feu, n'en finissant plus de remuer les braises et murmurant tout bas, entre ses dents : « Le pauvre mignon ! .. . Le pauvre mignon 1... »
Pourtant, elle revint vers lui, ayant peur qu'il ne se servit pas assez largement, par discrétion, et elle lui mit encore de la viande sur son assiette et du vin dans son verre, comme une maman eût fait pour son fils. Puis, tout à coup :
« Mais que je suis bétel... Pour bien digérer, il faut quelque chose de chaud...
Un peu de café, hein r... »
Et revenue au coin du feu, elle s'y établit, la cafetière entre les jambes, et tourna la manivelle.
Alors, il la considéra. C'était une fille de la plus basse espèce, fanée, usée, à la taille lourde, aux mains de laveuse de vaisselle. Avait-elle pu, jadis, avoir le
charme de la force et de la santé, quelque beauté du diable? A peine. Aujourd'hui, elle était presque une vieille femme, d'une graisse jaune, avec un triple menton et déjà quelques cheveux gris près des tempes.
Mais Léo Bernis, qui était un vrai poète, — et qui, plus tard, devait devenir un poète célèbre, — la regardait avec des yeux mouillés de tendresse et de reconnaissance.
Et, quand elle lui eut versé le café, en en prenant elle-même une petite goutte, « pour vous tenir compagnie, n'est-ce pas? » il lui demanda son nom.
Elle ne répondit pas immédiatement.
Debout, de l'autre côté de la table, comme intimidée, croisant les bras et se tenant les coudes, elle parut réfléchir et finit par dire :
« A quoi bon ?. .. Il ne peut y avoir rien de commun entre une femme comme moi et un gentil petit délicat monsieur comme
n'ites pis heureui Vous avez la jeur lrésor...Qu' itatî... .
Lrà eut u
« Je fais des vers, » répondit-il.
Mais elle reprit, sans étonnement :
« Je comprends, vous faites des chansons... Patience, le succès viendra... Et puis, si vous tenez à savoir mon nom, eh bien, ils m'appellent tous Margot... Mais quand, par hasard, vous penserez à moi...
oui, ce sera plus gentil... dites Marguerite. »
Elle se tut et baissa les yeux. Il sentit qu'il n'avait plus qu'à partir.
Mais sur le seuil, au moment de l'adieu, Léo Bernis, profondément ému d'avoir encore découvert tant de douceur et de pitié dans le cœur de la misérable créature, eut une idée d'or, une inspiration de poète.
Il prit la main de cette femme, — sa main dure et ridée, aux ongles noirs, sa main de servante et de prostituée, — et, s'inclinant, il y déposa un respectueux baiser, comme sur la main d'une reine.