CONTE DE PAQUES
Jamais! s'écria le père Bourgeuil en se levant avec violence et en jetant sa serviette sur la table. Jamais !... Tu m'entends bien ?. . . Jamais !...*»
Et tandis que le vieux maître maçon arpentait furieusement la salle à manger, avec de brusques volte-face d'ours en cage, en faisant craquer ses lourdes bottes, ma-
man Bourgeuil, tenant baissés sur son assiette ses yeux humides de larmes, épluchait machinalement des amandes sèches.
Depuis deux ans, la même dispute éclatait souvent entre les deux époux, comme cette fois encore, à la fin du repas, au moment du dessert. Car il y avait deux ans qu'ils étaient brouillés avec leur fils Edouard, et qu'il avait épousé, contre leur consentement, une maîtresse ramassée par lui on ne savait où, au quartier Latin, du temps qu'il achevait ses études de droit.
Comme ils l'avaient aimé, gâté dès son enfance, cet Edouard, leur enfant unique, venu après dix ans de ménage, quand ils ne l'espéraient plus ! Tout de suite, Bourgeuil, l'ancien compagnon, — alors déjà petit entrepreneur, — avait dit à sa femme :
« Tu sais, Clémence, on est en train de rafistoler Paris de fond en comble, avec ce diable d'Haussmann. Le bâtiment va fort, et si cela continue, j'aurai fait fortune dans
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douze ou quinze ans d'ici. Aussi j'espère bien que ce petit paroissien-là n'aura pas besoin de grimper dans les échafaudages, comme son papa, et de rentrer tous les soirs, éreinté, avec des taches de plâtre sur sa veste grise... Nous en ferons un monsieur, n'est-ce pas, la bourgeoise? »
Et les choses s'étaient passées comme le désirait le père. Edouard fut, au lycée Louis-le- Grand, un brillant élève, et Bourgeuil, le paysan arrivé à Paris, du fond du Limousin, avec une paire de souliers de rechange et deux pièces de cent sous nouées dans un coin de son mouchoir, eut l'orgueil de voir son fils félicité par Monsieur le Ministre, à la distribution des prix du Concours général. Un sujet d'avenir, quoi ! qui passerait en se jouant licence et doctorat, qui pourrait aborder n'importe quelle carrière ! « Et nous laisserons à ce gaillard-là vingt-cinq bonnes mille livres de rentes, disait le père Bourgeuil, en frap-
pant du plat de sa grosse main l'épaule de sa femme. Et, saperlotte, il s'agira bientôt de le marier, hein ! la mère, et de trouver une jolie fille, bien éduquée comme lui, qui le rende heureux et qui nous fasse honneur. »
Ah I ils étaient loin, ces beaux projets !
Le jeune homme, à qui, par faiblesse, ils avaient meublé une chambre en ville, avait rencontré cette fille — une traînée, parbleu! — et s'était mis avec elle. Et les études n'avaient plus marché. A vingt-cinq ans, Edouard n'avait pas même fini sa thèse de licence. Très tristes, très déçus, les vieux parents ne désespéraient encore de rien, pourtant. Ils songeaient : « Jeunesse se passera. » Mais, un jour, l'idiot avait l'audace de leur déclarer qu'il adorait sa maîtresse et qu'il voulait l'épouser. Oh ! si alors le père Bourgeuil n'avait pas été foudroyé d'apoplexie, c'était une chance, par exemple ; car ses oreilles s'étaient gon-
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fiées de sang, à en éclater. Il avait chassé son fils, lui coupant les vivres. « Si tu donnes mon nom à cette coquine, s'était écrié le vieux maçon, cramoisi de colère, n'attends pas un sou de nous deux avant notre mort 1 » Mais le méchant, l'ingrat enfant les avait outragés jusqu'au bout, leur envoyant les sommations légales, rompant toutes relations avec eux. Et maintenant, il s'était marié avec sa poupée et il vivait d'un misérable salaire de commis, au fond d'une banlieue, comme un pauvre.
Certes, depuis deux ans qu'ils ne voyaient plus leur fils, les vieux époux avaient cruellement souffert. Mais, dans les derniers temps, la situation s'était encore aggravée. La faute de la maman, voyez-vous.
Elle était trop malheureuse aussi, et elle avait fléchi la première. Sa colère était moins forte que son chagrin. Elle penchait maintenant du côté du pardon. Enfin, elle osa en parler à son mari.
Mais il eut un accès de fureur, lança un « jamais » dont les vitres tremblèrent, défendit à la pauvre femme de dire un mot de plus sur ce sujet.
Elle ne put lui obéir, essaya de plaider encore la cause du coupable. Mais, à chaque tentative nouvelle, le père Bourgeuil entrait en rage, faisait une scène terrible.
Et ce fut l'enfer à la maison. Ces deux vieilles gens, qui n'avaient pas un reproche à se faire, qui avaient vécu et travaillé côte à côte pendant plus de trente ans et qui s'étaient fidèlement et solidement aimés, devinrent presque des ennemis, vécurent sur le pied de guerre. Chaque soir, à la fin du dîner, les hostilités recommençaient.
Et la discussion finissait toujours par des mots qui blessent le coeur.
« Tiens, veux-tu que je te dise, Bourgeuil?... Tu es sans pitié!
— Eh bien ! toi, la vieille, sache-le une fois pour toutes... Tu es par trop lâche ! »