I. ADOPTION
Vignol habitait avec sa mère, tordue de rhumatismes et gémissant du matin au soir. Pour gagner quelque argent — oh !
très peu — le poète devint romancier populaire, à peu près comme un peintre raté se fait photographe.
Doux et résigné, il accepta le métier, y mit tous ses soins, mais, comme nous Pavons dit, sans grand succès. Cétait assez juste, après tout, car il manquait de conviction, de sincérité, ne prenait pas assez au sérieux ses marquises qui avaient pour père un ébéniste guillotiné et ses ducs qui se promenaient dans les égouts en pelisse de fourrure et en cravate blanche.
Le directeur du Petit Prolétaire, où Jean Vignol publiait ses histoires à dormir debout, le lui disait tout crûment : « Mon cher, on sent que vous n'y croyez pas, »
et ne le payait que deux sous la ligne. Le pauvre garçon savait qu'il était supérieur à sa grossière besogne, en souffrait, pous-
sait souvent un gros soupir. Mais quoi ?
c'était sa destinée, et, pour faire bouillir son maigre pot-au-feu, il s'épuisait à inventer des aventures de plus en plus extravagantes.
Une fois, par exemple, il n'aurait pu payer deux termes en retard et il eût sans doute été saisi, s'il n'avait, au dernier moment, obtenu une avance du directeur du Petit Prolétaire, séduit par le sujet d'un roman dont voici en substance le premier feuilleton : « Un musicien de l'orchestre de l'Ambigu, qui est d'ailleurs, sans s'en douter, le bâtard d'un pair d'Angleterre, rentre chez lui après le spectacle et découvre un squelette dans l'étui de sa contrebasse ». La suite au prochain numéro.
Tant que la maman avait vécu, Jean Vignol, modèle de piété filiale, avait assez bien supporté la vie. Mais, depuis deux ans qu'il était seul au monde, — point de