L ADOPTION
bien dix francs... C'est de la bonne laine, allez...
— Comment! Votre seul matelas?...
— Il faut bien... Figurez- vous que ma sœur cadette, veuve comme moi, celle qui reste aux Lilas et qui fait des ménages, vient encore de s'aliter, et qu'on ne veut pas d'elle à l'hôpital, rapport à ce qu'elle a une maladie chronique... Alors, je dois l'aider un peu. Elle a été si bonne pour moi... Je coucherai quelques jours sur la paille. On n'en meurt pas... Car j'espère bien dégager mon matelas, quand je toucherai ma quinzaine... Ce qui m'inquiète, c'est le petit. Il me faut au moins une heure pour aller au Mont-de-Piété et chez ma malade. D'ordinaire, je le confie à la concierge, qui est une bonne femme... Mais vous avez vu ? Ce soir, veille de Noël, ils ont un repas de famille, dans la loge, et ils en sont aux chansons du dessert... Comment que je vas faire pour le gosse ? »
Vivent les pauvres gens I Jean Vignol a des larmes plein ses yeux de bon chien.
« Pas de ça, mère Mathieu!... Laissez votre literie. J'ai encore quinze francs. En voilà dix... Et courez chez votre sœur...
Quant au mioche, eh bien I portez-le chez moi. Il dort comme un bienheureux ; il ne m'empêchera pas de travailler... Et puis, s'il se met à faire de la musique, eh bien 1 ce n'est pas si malin de le bercer et de lui donner à boire. »
C'est la vieille, maintenant, qui est contente. « Ah I mon brave, mon gentil monsieur Vignol ! » Et l'on installe le berceau près de la table à écrire du romancier, et la mère Mathieu se sauve en marmottant des bénédictions. Et, resté seul avec le petit, l'écrivain se met à rire tout bas dans sa grande barbe.
« Allons ! me voilà nourrice sèche. »
Tout ragaillardi par sa bonne action, il
Car, bigre I ne l'oublions pas, c'est demain matin qu'il doit envoyer à l'imprimerie
Sou forçai, précipité du deuxième plateau de la Tour Eiffel par un élégant gredin,
un vicomte descendant des Croisades et membre du Jockey-Club, attrape une barre de fer à la volée et dégringole jusqu'au quai avec l'agilité d'un ouistiti. Aprèsdemain, il poignardera trois sergents de ville. J'espère que les abonnés vont en avoir, des émotions.
Soudain le petit commence à piauler.
Jean Vignol, amusé par ses nouvelles fonctions, prend le biberon, fait boire l'enfant, pas trop maladroitement, ma foi ! pour un début, puis le berce et le rendort.
Mais le romancier ne retourne pas à sa table. Il reste là, pensif, à regarder ce pauvre petit être, la tête au fond de l'oreiller et serrant ses deux poings mignons sur sa poitrine emmaillotée.
Les berceaux? Les enfants? S'en est-il assez servi, Jean Vignol, dans ses absurdes romans ! Comme il les trouve stupides, à cette heure, toutes ces invraisemblables histoires d'enfants volés et substitués les