‹ Contes vrais (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · IL · texte numérisé non relu

IL

menaient à la tombe de sa grand-mère qui l'avait tant aimée, et la promenaitainsi des distractions du monde aux cyprès funéraires . Alors, de sa voix enrouée par la fièvre, elle disait la walse brillante ou la contredanse qui l'avait tant enivrée ; puis elle appelait sa mère, ne la reconnaissait pas et la demandait encore d'un accent déchirant. — Ce délire était affreux à voir pour un étranger ; quelle douleur n'en devait pas ressentir le cœur d'une mère dont cet enfant était le trésor et l'espérance. Vainement les médecins, attribuant à la chute de mademoiselle de Bermouy la maladie qui se déclarait, assurèrent qu'elle n'était pas dangereuse , et annoncèrent -ils une prompte guérison ; la médecine ressemble à l'amour , elle fait des promesses que la nature, plus forte qu'elle, fait faillir, et le danger devint

si imminent que bientôt tout espoir dut s'éteindre.

M. de Bermouy fut plus frappe que sa femme de cette horrible conviction de mort; carFrancine reçut ce nouveau malheur comme un hôte attendu , et il n'y eut dans sa douleur ni éclat, ni désespoir, elle sentit que ce dernier coup la frappait mortellement. L'infortunée sourit à cette certitude, caria longue dissimulation qui lui avait été imposée, la lutte pénible qu'elle avait soutenue entre lanécessité et l'horreur que lui inspirait son crime , les malheurs qui en avaient été la suite, l'avaient peu à peu dégoûtée de la vie. Sans doute elle regretterait de quitter cet époux qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait tant encore; mais il est impossibledepasserde longues années dans l'intimité du mariage, sans se découvrir mu-

tuellent un défaut, peut-être même une qualité antipathique avec les nôtres. Et Francine ne se dissimulait pas que c'était à la perfection du caractère de M. de Bermouy qu'elle avait dû ses malheurs. C'était la crainte de sa sévérité qui l'avait poussée à un adultère qui avait fait son supplice. Et tandis qu'elle, femme vertueuse, s'était pourtant avilie pour se conserver à lui, elle en était sûre, lui l'aurait repoussée sans hésiter pour obéir aux priticipes sévères qui le guidaient.

IN'était-ce pas cette «vertu sans indulgence qui lui avait fait condamner Albert, son ami d'enfance ? sa propre sœur n'avaitelle pas été aussi exclue de sa maison parce qu'un vain bruit du monde disait qu'elle avait été infidèle à un époux qui avait trois fois son âge ?

Dans cet instant , où la douleur et un

bonheur détruit faisait accueillir sans effroi àFrancine la certitude d'une fin prochaine, Olivier vint se placer près de la couche de sa fille mourante, et parler à la pauvre mère de résignation et de courage. Prions, lui répétait -il avec calme, prions pour que Dieu recueille promptement dans son sein Fange que sa volonté veut nous enlever. — Et certes il était loin de penser que sa femme caressât des idées funestes ; car il eût regardé comme un crime de repousser la vie pour éviter la douleur. Le caractère austère qu'il avait puisé dans la vie religieuse, s'était encore fortifié par l'âge et la religion, et c'était avec une entière résignation qu'il lui donnait des consolations qui glissent sur les cœurs passionnés, et auxquelles Francine ne répondait rien.

C'est que tout lui devenait indifférent en face de l'agonie de son Élise. Les médecins s'étaient éloignés , ils n'avaient plus rien à répondre à une mère qui leur redemandait la vie de son enfant, et un lugubre silence régnait dans la chambre de la jeune malade. C'était vers la fin d'une journée qui avait été magnifique ; les fenêtres ouvertes laissaient passer cette douce émanation qu'envoie l'heure du soir; tout était riant, frais et doux , et la mort était là, et elle s'avançait inexorable sous les baisers et les larmes d'une mère.

La porte de l'apparÈement s^ouvrit lentement, l'étranger qui avait été si fatal à la jeune fille, parut. Ce souvenir seul l'eût fait reconnaître à l'instant même de M. de Berniouy, quand cet homme n'eût pas eu un extérieur qu'il était impossible d'oublier.

LE SECRET 13>i

— Que demandez-\ ous , monsieur^ prononça Olivier d'un accent abattu, mais sévère ; n'y a-t-il donc personne chez moi qui vous aitapprisque, quelque affaire que vous puissiez avoir, ce n'était pas l'instant... ?

— Si j'avais trouvé quelqu'un dans votre antichambre, interrompit l'étranger. . .

A cette voix, Francine releva la tête, et la tourna du côté de la porte. Son visage ne pouvait guère pâlir, mais ses yeux, où ne se lisaient, quelques momens auparavant , qu'une sombre résignation , prirent une expression de terreur tellement remarquable que M. de Bermouy effrayé se rapprocha d'elle.

— Votre enfant se meurt, reprit l'étranger d'une voix solennelle , eh bien ! c'est une punition que le ciel envoie à sa coule mère.

Francine se leva pour essayer de fuir, mais elle n^en eut pas la force : et par une impression d'atroce terreur elle retomba sur son siège. Pourtant elle fit signe à Paul de Vermont de s'éloigner; car ce qu'elle redoutait le plus au monde , c'était qu'il nomma l'infâme lieu d'où il sortait. Mais lui , calme, ironique , terrible , n'ayant qu'une pensée : — la vengeance , — ne remua pas et continua :

— Je suis le premier mari de madame , et depuis plus de dix ans elle savait que j'existais.

— Elle le savait! s'écria M. de Bermouy.

— Elle le savait, répéta froidement Paul de Vermont; mais la vanité et sa nouvelle passion pour vous l'ont engagée à s'avilir , à s'abandonner à un dégoûtant libertin qui l'aida à vous tromper. Pour

lui plaire , il a osé attenter de nouveau à ma liberté , ma liberté qui m'avait été ravie depuis tant d'années.

M. de Bermouy regardait l'odieux révélateur avec un étonnement mêlé d'horreur ; mais il poursuivait toujours ; car sa vengeance débordait, c'était sa vie, c'était la consolation de ses longs tourmens.

Un silence effrayant continuait; on n'entendait que les paroles accusatrices et mordantes de Paul de Vermont et la respiration haute et précipitée de la jeune malade, sur l'oreiller duquel Francine avait caché sa tête.

— On ma ravi ma liberté et je venais pendant dix ans de supporter une avilissante captivité; accusé pour un autre, un jugement inique m'avait conduit aux travaux les plus durs , les plus cruels : j'ai passé dix ans

aux galères, monsieur, etlafemme qui porte votre nom est la mienne. Enfin , il y a huit mois que mes chaînes furent brisées. Confiant dans la parole d'un homme qui , seul , savait mon nom... cet homme était le digne complice de madame et son amant...

Ce dernier mot fut prononcé plus haut que les autres, car le cruel appuyait avec une amère puissance sur le crime qu'il savait être sans pardon auprès de M. de Bermouy; il continua encore:

— Cet homme avait gagné ma confiance, il me promit de m'aider à me réunir à ma femme sans qu'elle eût le moindre soupçon du lieu où je venais de passer dix années; et quand je me fus confié à sa foi, il me rejeta dans une autre prison, où sans doute j'aurais terminé ma vie, si à force de ruses et d'une feinte résignation je n'étais

parvenu à m'ëchappei*. Mon premier soin fut de chercher mon ennemi; j'avais besoin , pour régler ma conduite , de savoir quel motif avait guidé la sienne. Je le trouvai : il était sur son lit de mort où l'avait jeté la vengeance d'un des malheureux qu'il était chargé de conduire à leur triste asile. — Car je ne vous ai point encore dit que l'amant de madame remplissait l'honorable emploi d'escorter les galériens au bagne. — Je lui arrachai toute la vérité, et je rapporte à sa maîtresse ses lettres et son portrait.

— Eh bien ! monsieur, prononça M. de Bermouy d'une voix sombre, que voulezvous de moi ?

— Ma femme, monsieur; ma femme.

— Dans quelques heures, madame et moi nous serons sépai'és pour jamais, dit Olivier avec fermeté. Elle sera libre de ses.

volontés; jusque là, monsieur, veuillez me laisser.

Paul de Yermont s'approcha de Francine. et prit sa main : il s'attendait à ce qu'elle le repousserait, mais elle ne fit aucun effort, aucun mouvement, il fut presque effrayé.

L'air était si calme, si doux, qu'on aurait pu distinguer le vol le plus léger, et cependant ni le souffle de la jeune malade, ni celui de sa mère ne se faisaient entendre.

— Francine est sans connaissance, s'écria Paul de Vermont, et je crois que votre enfant... Il s'arrêta, il eut honte de s'être montré si lâchement cruel devant un tel malheur.

M. de Bermouy releva la tête de Francine qui , entièrement penchée sur le lit, tenait sa fille dans ses hras. Tl prit la main de

l'enfant qui se sépara sans effort de celle de sa mère.

— Ma fille est morte ! prononça-t-il alors avec un étonnant sang-froid, et sa mère ne lui survivrapas. Cependant, monsieur, vous en avez le droit; vous pouvez l'arracher d'ici, car elle n'est point ma femme. Elle n'est point ma femme , répéta-t-il avec plus de force , et la mort de cet enfant rompt tous nos liens

Dans cet instant, un sanglot déchirant annonça le retour à la vie de la malheureuse mère. Elle ouvrit les yeux, mais ne regarda rien, rien que son enfant; M. de Bermouy reprit avec effort :

— Francine, je ne vous reprocherai point votre longue trahison , le crime dont vous m'avez rendu complice. Le ciel nous punit l'un et l'autre, et la mort de notre enfant....

— Oui , ma fille est morte , murmural-eile avec un calme eftiayant, et si c'est une punition , elle est au-dessus du courage de sa mère ; mais n'ajoutez rien, Olivier, que la voix qui me fut si chère ne vienne point à mon oreille avec un accent de mépris.

Envers vous, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant avec calme et dignité vers son premier époux, je ne suis point aussi coupable que vous l'avez été vous-même. Mais peut-être sera-t-il permis à une mère de rester seule avec le cadavre de son enfant ; laissez moi donc l'un et l'autre.

Paul de Vermont s'inclina en silence et sortit. Alors Olivier s'approcha du lit où gissait sa fdle, et déposa un baiser sur son front immobile.

— Adieu Francine , adieu , prononça-t-il

d'une voix brisée; et il marcha vers la porte.

La lune s'était levée et jetait sa lumière mélancolique sur cette scène de deuil et de désespoir, scène si décisive et qui pourtant avait été si paisible , qu'aucune voix ne s'était élevée, que personne ne pouvait l'avoir entendue. Francine regarda avec égarement celui qu'elle avait tant aimé , celui qu'elle voyait sans doute pour la dernière fois. Et , entraînée par un sentiment qui fait taire tous les autres , elle se laissa tomber à genoux, et balbutia le mot de pardon.

— Je n'aimais que toi , ajouta- t-elle avec cet entraînement vrai et profond que rien ne peut imiter et qui justifie toutes les fautes ; je savais que tu m'abandonnerais, je n'ai pas eu la force de supporter ce supplice; voilà tout mon crime. Quand je vi-

vrais, tout nous sépare, je le sais ; le remords etton austère vertu, aussi ce n'est point d'avenir que je veux te parler, il n'en existera pas pour moi ; mais au nom de notre passé, au nom de cet enfant dont demain il ne nous restera plus que la tombe, Olivier, toi qui fus mon Olivier, dis que tu me pardonnes, que le dernier mot que j'entende de toi soit un mot de pitié. Ah ! si tu savais combien j'ai souffert , si tu savais que d'amour il m'a fallu pour te tromper !

Olivier l'avait d'abord écoutée avec une douleur contenue , mais elle éclata à ces dernières paroles, et sa poitrine brisée laissa échapper d'amers sanglots ; pourtant , reprenant un peu de forces , il releva Francine et la plaçant sur un siège , il se mit luimême à genoux devant elle.

— Écoute, lui dit-il,écoute je te pardonne

et du fond de mon àme, cai* ton cœur ne m'a point trahi. Cependant je te tromperais, si je te promettais que je pourrais un jour oublier et ta longue dissimulation et le crime que tu m'as fait partager. Ma religion, Tau stérité de mes principes me rendent peutêtre injuste, mais je suis fait ainsi, et jamais, jamais je ne consentirai à te revoir comme ma femme.

Je sais que les lois sont pour nous , que j'aurais le droit de les invoquer, ai-je besoin de te dire que je préférerais cent fois la mort à publier cette infamie : j'enchaînerai à prix d'or le silence de M. de Vermont, car je le sais bien, tu ne te réuniras jamais à lui; nous serons séparés , Francine , mais à l'instant suprême qui finit toutes les joies et toutes les douleurs, à ce passage terrible, où la sagesse de Dieu l'emporte sur les préjugés des

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