‹ Contes vrais (volume 2)Chapitre 4 sur 6 · II. lO · texte numérisé non relu

II. lO

i46 LE SECRET

hommes, je l'appellerai à moi , et ta main , dans la mienne, j'expirerai heureux. Ce moment ne se fera pas attendre , crois-moi , et je partirai le premier plein d'espérance et de foi. Mon amie, je voudrais te savoir une consolation aussi puissante que la mienne, mais sans être impie tu n'as point comme moi la confiance dans une autre vie qui console et rassure. Je crains que ton désespoir ne te fasse négliger le soin de ta santé ; Francine, jure-moi de vivre.

Un faible serrement de main fut la seule réponse de l'infortunée. Olivier reprit comme exalté par ses espérances célestes : Tu ne sais pas comme la pensée de Dieu est forte au moment de la douleur et dans ce dernier entretien il faut que je t'ouvre mon âme tout entière. Eh bien ! quoique je fusse heureux père , heureux

époux, j'ai pourtant quelquefois regrette la carrière de l'église et le calme de mes jeunes années. Le coup qui nous frappe est affreux, ^ansdoqte ; hélas! pour qui connaît le monde, Francine, une douleur de plus est un événement ordinaire. Notre enfant nous est ravi, il est vrai, mais elle échappe à cette terre de douleur où le corps et le cœur souffrent en même temps, et notre Elise est déjà dans un monde meilleur à nous attendre. Oh! mon amie, méritons d'aller la rejoindre, et reçois mon dernier adieu.

Olivier se pencha de nouveau sur la main de Francine , mais elle était froide , froide comme celle d'un cadavre ; car ce cœur passionné, cette âme si vive, si impressionnable venait d'échapper à la douleur.

M. de Bermouy donna la fortune de

celle qui avait porté son nom à Paul de Vermont, sous condition qu'il respecterait sa mémoire et quitterait pour jamais la France ; et lui malheureux , mais calme et résigné , rentra dans la vie religieuse qu'il avait toujours secrètement regrettée.

Quand le terrible fléau du choléra vint promener sa faux impitoyable sur Paris , un prêtre jeune encore , remarquable par la beauté de sa figure et sa profonde mélancolie , parcourait la paroisse de Saint- Sulpice , offrant partout les secours de la religion et de la fortune. Il succomba en soignant les malheureux.

C'était Olivier de Bermouy. ♦

I^ VAI45ERINE.

LA VALSERIME,

Sur les bords de la Saône , dans le délicieux vallon de Rochecardon , situé à moins d'une lieue de Lyon , vallon que le séjour de Jean-Jacques jeune et malheureux, a rendu célèbre, s'élève une foule d'élégantes maisons, qui toutes jouissent d'une vue délicieuse; c'est là que de riches négocians , laborieux et occupés toute la

semaine, vont le dimanche avec leur famille chercher le repos et les plaisirs des champs. Si près d'une \ille comme Lyon , riche , industrieuse , où le bruit du travail se fait entendre sans relâche , on est à la fois surpris et charmé de trouver si facilement le calme de la campagne , et la fraîcheur des eaux.

Dans une des plus grandes et de ces plus riches habitations se célébrait une noce. Le matin les deux époux avaient reçu, pour être l'un à l'autre , et la sanction du maire , et la bénédiction du prêtre, et le soir l'on dansait dans les salons, l'on tirait ddf fusées dans les jardins, et ces brillansjwojectiles s'élançaient brûlans dans les aîS^pour retomber éteins et noircis dans 4a Saône. De loin on entendait les détonations des pièces d'artifice, on les voyaient se perdre

LA VALSERINE. 15o

dans les nuages de la nuit , etrouviier rentrant paisible et content chez lui jouissait sans réflexion de ce spectacle gratis. Mais quelques jeunes gens secouaient doucement la tête, ou souriaient avec espérance, car c'était le mariage d'un de leurs amis sans fortune qui se célébrait d'une manière si brillante.

— Est-il heureux, ce Maxime, s'écria l'un d'eux, épouser ainsi une jeune et jolie héritière !

— Jolie, interrompit un autre avec mocjuerie , je ne suis pas de cet avis , Hortense Texier est une blonde trop hasardée, sa blancheur est blafarde , ses yeux bleus sans expression, sa taille est épaisse et manque d'élégance, son pied est bien lyonnais et....

— Allons! allons, tu fais le difficile par

envie, interrompit un autre, et tu \oudrais bien être à la place de Maxime , il a une belle maison de campagne et vingt bonnes mille livres de rentes. Je conviens qu'il est joli homme, surtout bon garçon, et je ne m'étonne pas du tout de son bonheur, ces artistes ont toujours en réserve quelque chose d'inattendu pour séduire les femmes. Ce sont de mauvais sujets , dit-on , c'est probablement pourquoi ils plaisent tant , et Maxime avec son air romantique n'a pourtant pas dédaigné le positif; il est devenu riche par un bon mariage, lui qui ne voulait , assurait-il , qu'un amouy pur , vrai, dénué de tout calcul, qvi'une;|)assion dans un délicieux chalet ^ la Suisse , ou sur les rives de l'Arno.

Fadaises, que tout cela. Messieurs, fadaises, le bruit des écus a plu à l'oreille

LA VALSERINE. loS

de l'artiste , comme s'il avait passe sa vie dans un comptoir des Terreaux, ce qui prouve que les hommes deviennent tous les mêmes quand il s'agit d'argent.

— Arrêtez, Messieurs, s'écria Jules D*** assez sérieusement , je connais mieux Maxime que vous tous , et j'atteste que les motifs de son mariage sont plus nobles , plus élevés que vous ne le croyez. Son père, vous le savez, était un peintre ita- . lien distingué, mais que la fortune ne favorisa jamais; il s'était marié dans cette ville et mourut si jeune que jamais Maxime ne l'a connu. Sa pauvre mère a travaillé jour et nuit pour lui donner de l'instruction , des talens; elle a mangé du pain bien dur, bien noir, pour qu'il pût devenir aussi un peintre lui à son tour, Maxime est allé à l'école de Rome ; il en est

156 LA YALSERINE.

revenu il est vrai avec un beau talent et un prix; mais à quoi cela lui servait -il dans notre ville toute positive ; où l'on calcule ce que rapporte un écu dans une heure ; on a bien reconnu du talent à notre ami , mais personne ne Ta encouragé, ne l'a aidé.

Sa mère est devenu vieille et infirme, une jeune fille a trouvé Maxime beau , aimable , elle a voulu l'enrichir. Bénissons ce caprice de femme, qui lui a servi à donner du pain à sa mère et à reconnaître les soins qu'elle a pris de son enfance. Et moi, moi qui vous parle, amis, j'ai vu les soucis, les combats de Maxime, car Hortense ne lui plaisait pas , et il s'était fait une idée toute différente de la femme qu'il aimerait; il y a peu de jours encore qu'il hésitait , mais le docteur G... lui a dit que sa vieille mère

mourrait si elle n'avait pas toutes les aisances de la vie , il a cédé.

— Et pourquoi donc toi , son ami , son confident, n'as-tu pas été convié à cette belle noce? nous, je ne m'en étonne pas, nous sommes des camarades trop obscurs pour qu'on nous présente à une riche héritière, d'ailleurs je crains que Maxime ne fasse comme tant d'autres , qu'il n'oublie dans l'opulence nos déjeuners d'atelier, si gais quoique si sobres , nos bons rires et nos bourses légères toujours en commun.

— Encore une injustice, reprit Jules, car tel que vous me voyez , Messieurs , je suis le dépositaire des intentions de Maxime , ce matin je l'ai embrassé quand il est sorti de la mairie , il m'a pris à l'écart , et en me remettant une forte somme, il m'a dit : Partage ^avec nos amis cette petite

marque d'amitié , je sais qu'ils ont de ces dettes de jeunesse, qui tourmentent et inquiètent , mon premier plaisir est de les en délivrer; dis-leur qu'aussitôt que j'aurai un jour de liberté, nous le passerons ensemble. Vous voyez donc, mes amis, que vous avez bien tort de soupçonner le cœur de Maxime.

— C'est vrai, s'écrièrent-ils tous, il mérite sa fortune, puisque! n'est point ingrat envers l'amitié.

En parlant ainsi , les amis de Maxime avaient lentement arpenté le quai de Serin, qui conduit au pont de cenbm.Toutàcoup ils virent plusieurs voitures le traverser , et des Bêches chargées de monde aborder au rivage ; tous ceux qui en descendirent étaient gais et rians, un retour de noces prête tant à la plaisanterie. Il y avait bien

cependant la part de la critique, qui dans une ville de province n'est jamais oubliée.

— Quant à moi , disait une demoiselle déjà sur le retour, et dont la tête était couverte de fleurs, je trouve que la petite Hortense était complètement ridicule avec sa robe de satin; et tout son attirail de mariée, ses airs de dignité ne peuvent faire oublier qu'elle est partie de bien bas, et que la réputation de sa mère n'était pas des mieux établie: puis d'où vient à son père cette grande fortune, qui s'allie si mal avec son air commun ?

— D'où la fortune vient avec sûreté , répondit un homme mûr et raisonnable, du travail et de l'économie. D'abord simple maçon, ensuite maître, puis entrepreneur, Pierre Texier a travaillé une grande partie de sa vie. Devenu riche, il

laisse sa fille, qu'il adore, se mariera son gré ; son choix tombe sur un brave garçon qui n'a rien qu'un beau talent et une jolie figure ; tout n'est-il pas pour le mieux? Ce sont au surplus des innovations si rares pour notre ville qu'un mariage qui n'ait pas l'intérêt pour but, que je m'étonne. Mesdames, que vous ne l'approuviez pas comme moi.

— Et qui vous dit que nous le blâmions , s'écrièrent quelques femmes , mais vous nous, permettrez de penser que M. Texier pouvait mieux choisir, qu'un jeune homme d'un caractère, dit-on, fantasque et romanesque, et lié aussi avec les plus mauvais sujets de notre ville.

— Bon! voilà pour nous, murmura tout bas un des jeunes étourdis qui Suivaient toujours en écoutant.

LA VALSERINE. lei

— D'ailleurs ce M. Texier, qui se montre aujourd'hui si tendre et si généreux pour sa fille, savez-vous qu'on a fait autrefois courir d'assez vilains bruits sur son compte; on a prétendu qu'étant simple maçon, il avait naturellement épousé une ouvrière , qu'elle était aimable, douce et très-belle; mais que pour s'enrichir plus vite, Pierre Texier avait divorcé; d'autres ont été jusqu'à dire qu'il s'était plus sûrement débarrassé de cette première femme, car elle a disparu sans que jamais on en ait entendu parler.

— N'ajoutez aucune croyance à ces

propos, répondit la personne qui avait

déjà défendu M. Texier, c'est une des

mille méchancetés qui abondent, et sont

si facilement crues dans notre ville, dans

notre ville où , Dieu merci , les mauvaises II. 1 1

langues ne manquent point. La première femme de Texier, qui était, dit-on, fort délicate , a succombé de très-bonne heure à une maladie de poitrine; il s'est remarié, voilà toute l'affaire.

— Au fond que nous importe, s'écria une toute jeune femme, le mariage d'HortenseTexier nous ouvre une maison déplus, où l'on s'amusera, je crois , beaucoup, car Hortense est une bonne réjouie ^ qui rira de la vie comme devraient le faire toutes les femmes riches. Quant à son mari , il faut convenir qu'il a de beaux yeux noirs et une figure distinguée, mais ce soir il paraissait triste, fatigué, et dansait comme si c'était un devoir qu'il remplissait, il n'a pas dit, que je sache, une parole de galanterie à une seule femme. Deux ou trois fois la sienne s'est approchée de lui, et

quand elle s'en est éloignée, il a soupiré comme s'il venait de supporter une corvée. Il souffrait même visiblement de toutes les sottes plaisanteries qu'on fait le jour d'un mariage, et quand il a vu les derniers lampions s'éteindre, tout le monde prêt à s'en aller, il a eu l'air si profondément malheureux, que rien ne me persuadera qu'il soit amoureux de la blonde Hortense.

La jeune femme avait débité tout cela avec une volubilité qui n'avait pas permis de l'interrompre , d'ailleurs quand chacun put parler à son tour, ce fut presque unanimement pour l'approuver; puis toute cette société se sépara, et le reste de la nuit vint passer sur toutes ces agitations d'un jour.

Plusieurs jeunes filles rêvèrent que

Maxime était bien beau, Hortense bien heureuse; quelques-unes des personnes qui avaient été à leur noce donnèrent des repas , des soirées, puis tout reprit sa marche accoutumée, et ce fut un mariage dont on ne parla plus, pour parler d'autre chose.

Cependant, quoique riche, Maxime n'avait point abandonné ses pinceaux; comme autrefois il essaya de passer une grande partie de ses matinées à son atelier, où ses amis vinrent d'abord le voir assiduement. Mais s'ils trouvaient, comme parle passé, un accueil amical, ils ne rencontraient plus cette gaîté franche, qui leur rendait les heures si courtes. Maxime n'était pas précisément triste, mais il était devenu réfléchi, car le temps était passé où il pouvait arranger ses heures à son gré, les dépenser

sans en rendre compte; d'ailleurs ses amis ne 5e hasardaient plus à le venir chercher au point du jour, pour ses longues promenades où l'on s'oublie sans regret et sans inquiétude. Maxime avait maintenant des devoirs d'intérieur et de société à remplir, les premiers lui étaient à charge , parce que l'amour ne les embellissait point, et les autres gênaient son caractère indépendant; son esprit tantôt gai, tantôt rêveur, ne pouvait se plier à toutes ces exigences du monde, qui ne vous paie jamais en plaisir la gêne que vous vous donnez pour lui. Élevé par une mère qui en était idolâtre, fils d'un artiste qui n'avait point connu les douceurs de la fortune, jamais non plus elle n'était entrée dans les calculs de bonheur de Maxime.

D'abord insouciant comme un jeune

homme qui croit qu'un jour son talent lui donnera de quoi vivre , mais peu jaloux d'une richesse à laquelle il ne demandait aucun plaisir,Maxime était parti pour l'Italie le cœur et la tête remplis de ces cent mille projets d'artistes qui les bercent dans leur première jeunesse ; il avait beaucoup et bien travaillé, et il espérait qu'il serait bientôt en état de rendre à sa mère tout ce qu'elle avait fait pour lui : rêves d'enfant !... De retour à Lyon, il y trouva la gêne et presque la misère ; sa mère était devenue vieille et souffrante. Alors sans hésiter, sans mauvaise honte, il abaissa un talent qui pouvait devenir remarquable jusqu'aux dessins de fabrique ; il les vendit mal, ou ne les vendit pas. On lui conseilla de se faire décorateur , son cœur et sa tête d'artiste se soulevèrent à cette nouvelle profanation ,

mais sa mère mourrait au milieu de privations, et il céda. Son coup d'essai fut pour peindre le salon de Pierre Texier, ce salon où peu de mois après on célébra sa noce.

Monté sur une haute échelle, et la palette en main , Maxime pleurait presque de rage en songeant à ce qu'il pouvait être, à ce qu'il était devenu, quand Hortense Texier le vit; il ne la remarqua pas , lui, accoutumé aux divines figures de l'AJbane et du Corrége, l'imagination remplie de toutes ces tètes délicieuses qu'on trouve à chaque pas sous le beau ciel de l'Italie, et même quand, plus tard , il se sut aimé , quand vaincu par la raison et par les pleurs de sa mère , il consentit à se laisser enrichir, il chercha vainement une âme qui répondît» à la sienne ; il ne trouva pas la plus petite expression à cette figure blonde, blafarde et

sans âme. 11 se maria cependant, mais son sacrifice n'eut point sa récompense, sa pauvre mère mourut, ayant à peine joui du bonheur qu'il-\ oulait lui procurer.

Maxime sentit alors ses liens cent fois plus pesans. Il essaya, pour les soulever, de ressaisir ses plaisirs passés, mais il n'était plus l'égal de ses anciens compagnons , il avait mille précautions à prendre, mille devoirs à remplir qui entravaient tout; ils s'éloignèrent doucement alors pour s'amuser sans crainte et sans gène. Retombé vis-à-vis de lui-même, Maxime se serait peut-être raisonnablement fait au physique de sa femme, mais il ne put s'habituer à son esprit trivial, à sa gaité sans grâce et sans bonté; elle croyait l'avoir élevé parce qu'elle était riche, et lui sentait qu'il ne pouvait descendre jusqu'à elle, qu'enfui ils ne se comprendraient

LA VALSERINË. 169

jamais. On avait bien essayé d'apprendre à Hortense la musique et le dessin, mais elle n*avait de goût pour aucune occupation ; elle ne pouvait même supporter la lecture durant cinq minutes; et si Maxime lui montrait un tableau, lui parlait de son art, elle essayait bien de le comprendre, mais n'y pouvant parvenir, elle lui demandait pourquoi il se donnait ce cassetéle dès que cela ne rapportait pas d'argent ; ses amies étaient disgracieuses, mal élevées, il leur fallait des rondes et des charades en action, et elles éprouvaient le plus souverain mépris pour ceux qm ne partageaient pas leurs goûts et leurs plaisirs.

Le père d'Hortense aussi commun, aussi dénuédetactetd'éducation,Ia trouvait charmante ainsi, et n'avait jamais vouhi souffrir

170 LA YALSERINE;

qu'on la contrariât ; c'était un homme qui dès sa jeunesse s'était senti un grand amour pour l'argent, et avait habilement profité de tout pour en acquérir; idolâtre de sa fille, parce qu'il faut bien dans la \ie qu'on aime quelque chose, il n'avait point résisté à sa prière et à sa volonté d'enfant gâté quand elle avait voulu épouser Maxime, mais il ne l'aimait point et ne se trouvait jamais à son aise avec lui. La nature avait, il est vrai, doué Maxime d'une figure aimable et de manières distinguées, de plus, il avait puisé dans la société qu'il avait vue en Italie, une supériorité et un ton de bonne compagnie qui embarrassaient. Pierre Texier , persuadé comme tous les gens partis de bien bas et qui son t devenus riches, que ceux qui ne parviennent point à en faire autant sont des imbécilles; se dépitait de l'influence qu'exerçait et

de la gène que lui causait un homme sans argent et qui lui devait tout; une ou deux fois il avait bien tenté de faire valoir sa prééminence de fortune, mais depuis la mort de sa mère surtout, Maxime y attachait moins de prix que jamais , et dédaignait si complètement les jouissances qu'on peut se procurer avec elle , qu'il était difficile de lui imposer une gène ou une privation ; il ne comprenait même pas les insinuations de M. Texier à ce sujet, quelque maladroites qu'elles fussent; il ne faisait guère plus d'attention à la moquerie grossière dont son air mélancolique et rêveur était l'objet ; mais souvent , fatigué par les prières emportées de sa femme , par ses bouderies sans grâce, il restait à ces longs dîners de famille et d'amis où préside un tumulte sans gaîté, une gourmandise sans délica-

if^ LA VALSERINE.

tesse; qu'elles lui paraissaient longues ces heures qu'il fallait sacrifier ainsi! Mais s'il ne parvenait pas à cacher complètement sa fatigue et son mépris , on l'accusait alors de dédain et d'une délicatesse affectée ; son beau-père montrait de l'humeur, sa femme pleurait de dépit , il fallait l'apaiser , lui promettre de ne plus s'ennuyer ou de ne plus s'éloigner; et comme l'un lui était plus facile que l'autre, il restait et courbait sa vie sous une contrainte qui lui devenait à chaque instant plus insupportable, sa jeunesse s'éteignait ainsi sans plaisir, sans bonheur, et le pauvre Maxime sentait diminuer chaque jour le courage de supporter son sort.

A cette époque un Anglais qui passait à Lyon et qu'il avait connu en Italie, y tomba sérieusement malade, Maxime avait été

comble de bontés par cet étranger; il le soigna avec zèle, mais ne crut point devoir borner là sa reconnaissance, et quoique bien certain de déplaire à Hortense et à son beau-père , il s'engagea à accompagner cet étranger jusqu'à Milan, où il devait retrouver sa femme et ses enfans. Gomment peindre la joie de Maxime, quand il eut passé les portes de Lyon, quand il s'éloigna de cette ville, où depuis un an il vivait esclave et malheureux , quand il ne se sentit plus dans cette maison , où on ne l'accueillait qu'avec humeur, où on ne le retenait qu'avec des plaintes et de grossières plaisanteries ; sa poitrine se dilata, son cœur battit avec facilité, il se sentit heureux , il se crut libre. — Aussitôt que Maxime eut remis l'Anglais au sein de sa famille, il se hâta d'exécuter

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un projet qu'il avait depuis long-temps ; celui de visiter la Suisse.

Il savait bien que cette résolution lui attirerait des observations et des reproches. Mais comme un malheureux, qui choisit de plusieurs maux le moins insupportable, Maxime résolut de s'exposer à l'humeur de sa femme et de son beau -père , mais de s'y exposer au retour. Il visita donc la Suisse , ses délicieux paysages, le bord de ses lacs pittoresques, ses vertes campagnes, il rêva d'une femme à son choix sous l'abri d'un chalet, il éleva et retrempa son âme à la vue de ces admirables montagnes de neige, et s'exposa sans précaution sur les mers de glace, car il était insouciant de la vie. Si la vue de ces vallées solitaires et profondes, de ces merveilles de la nature , devant les-

quelles l'homme est si peu, apprend aux gens du monde tout le néant des plaisirs; quel effet ne durent-elles pas produire sur une tête d'artiste romanesque et malade ?

Qui m'empêcherait, pensait- il alors, de rester dans quelque coin de ces déserts; personne ne viendrait m'y trouver ? — Mais dans ces solitudes qu'enviait Maxime, il ne pouvait même pas chercher une retraite, sans dire ce qu'il y voulait faire, comment il y voulait vivre; et au milieu de ces ruisseaux glacés, de ces roches arides , où l'on penserait que le pied d'un homme ne peut s'appuyer, la civilisation vient encore peser de sa petitesse chicanière, et de sa curiosité malveillante. Et puis il faut de l'argent, même pour vivre mal, et Maxime n'avait rien. Il

iU LA VALSËRINE.

possédait, il est vrai, son talent, mais pour en tirer parti il fallait se rapprocher des villes, et alors il était certain qu'on le ressaisirait par le bout de sa chaîne, pour le ramener à cette cage de fer, qu'on appelle la maison conjugale; cage que peuvent seules embellir la bonté , la grâce, la conformité des goûts et de l'éducation. Ainsi tous ses projets n'étaient que des rêves inexécutables, il fallait rentrer dans la vie habituelle , retourner au foyer domestique, où devaient s'asseoir de nouveau avec Maxime l'ennui qui assombrit chaque heure, dessèche toutes les sensations, abat l'imagination la plus brillante, et est mille fois pire que le chagrin.

A Genève , Maxime trouva une lettre de sa femme; dans un style aussi dur que

trivial , Hortense se plaignait de sa longue absence, et appuyait avec vidélicatesse sur le peu d'utilité d'un voyage si prolongé, et sur les dépenses qu'il nécessitaitç si elle avait montré de la tendresse et du regret, elle eut touché Maxime, mais son humeur, le nom de Pierre Texier, invoqué comme un épou vantail, l'irritèrent et le fatiguèrent en même temps, aussi se mit-il en route pour Lyon dans les dispositions les moins favorables.

Maxime n'avait que ving-quatre ans, ses passions étaient violentes, exagérées comme elles le sont ordinairement dans la tète impressionnable et turbulente d'un artiste; sans doute il notait pas heureux, et son mariage avec une femme commune, à qui la nature avait donné un caractère qui n'était ni généreux ni aimable, ce

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