‹ Contes vrais [microforme] (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · LE JEUNE ACROBATE · texte numérisé non relu

LE JEUNE ACROBATE

Autrefois, il y avait du poisson dans toutes les eaux, et les ruisseaux les plus humbles voyaient se jouer sous leur mousse blanche, parmi les cailloux, d'alertes familles de gou- Jons, Vous jetiez la ligne et ex mordait.

Achigan, truite ou perchaude ne regardaient guêre à l'appât, et se laissaient eulever par amour pour le pêcheur, Aujourd'hui, les ruis- SCAUX sont à demi desséchés, à cause, des défrichements, et le poisson qui s’attarde encore dans les mares formées par les échancrures de leurs bords, ne mord qu'aux hamecons dorés et aux amorces succulentes, Il imite l’homme, son frère,

‘Il favt s'enforcer maintenant sous la grande forét, dans cette région vierge des Laurentides, iinmense et tourmentée comme une mer en fureur ; dans cette région de montagnes ombreuses et de crêtes scalpées qui viennent brusquement s'arrêter au grand fleuve, et lui faire un rempart crénelé qui déchire la nue.

On escalade les rochers, on franchit les torrenuts, on dort sur la dure, on est poursuivi par une légion de moustiques qui chantent, vibrante et claire comme un verre qui se brise, leur monotone chanson, nous embrassent effrontément un peu partout, et, comme le “kissing bug” dont ils devraient au moins imiter la pudeur, se gorgent ensuite de notre sang le plus pur. Mais quel paysage merveilleux ! Quel air vivifiant ! Queïle senteur enivrante et douce ! Quel ealme endormeur et profond ! Partout des lacs bleus comme le ciel baignent le pied des montagnes ; partout des rivières serpentent dans les vallées ; partout des cimes provoquent les mordants baisers de la foudre ; partout des col-

lines se couronnent de grands bouleaux rouge; et de sapins odoranti. Et, dans la siprème tranquillité de la solitude, on entend le bruis- Scnient d'une feuille, le murmure d’une source, le chant d'un oiseau. Seulement, quand la tOmpéte arrive, les torrents mugissent, les arbris toinbent, les lacs écurent, les flots bondissont, la nue é:late et lo tonnerre roule de livunlagne en montagne avee un fracis épou- Vantabie,

Nous revenions, un jour, cinq ou six amis, de l'une de ces intéressantes excursions de Peche en pays sauvage, Nous commencions à descendre le Cap Tourmente, A nos pieds, l'ile d'Orléans, avee ses florissantes paroisses, semblait une corbeille de fleurs bercée par les CUS ; Québoe, sur son rocher nor, à trente milles de distance, luisait comme un astre nouveau dans les fauves lueurs da couchant, ct toute Ja côte de Beaupré, qui descend des Montagnes vers le fleuve par échelons merveillcusement taillés dans la forêt, la verdure et le lue, avec ses champs encadrés d2 elôtures

grises, ses prairies et ses pièces de grain, pa-

raissait dormir sous un voile de satin moiré, eGus un voile tissé en larges carreaux bruns et vers, oranges et safrans, où les côteaux foraient des replis moelleux et les ruisseaux, des ls d'argent.

La vue des pâturages verts et des troupeaux beuglau's réveille dans nos gorges sèches la soif du lait, et nous nous arrêtâmes devant une maison de bonne apparence, flanquée d'une literie de p'erre, Un vieillard à Poeil vif fual Sa pipe à la porte, du côté du soleil. IT 82 leva, nous pria d'entrer et vint s’asseoir avec nos

À peine avions-nous vidé le petit verre de politesse, qu'un bamb'n joufflu se précipita sur le seuil

—(rrand-père, cria-t-11. 11 y a des animaux dans le grain !

—Oui-dà 1... On va voir . . . Excusezivl, mes bons messieurs, fit le vieillard.

Êt 11 s'élança dehors, sauta d’un bond, une clôture de cinq perches, enjamba un large fos-

sé, et tomba soudain, après une vaillante

Course, au milieu des délinquants qui se délectaient du fruit défendu.

—Diable de grand père ! nous écriâmes- NOUS . . . Quels jarrets ! Quelle vigucur !

— Voulez-vous connaître son h'stoire { pro- Dosa une jeune femme, en nous versant du lit.

De votre bouche, Surtout, l’histoire ne PCUË manquer d'être intéressante, répondit lun de nous.

La jeune femme rougit et parut belle.

—dJe ne raconte pas bien, reprit-elle, mais ie üe raconte que de; choses vraies.

Mes COMpagnons me regardèrent en souriant. Je COMpris et ne me fâcha: po'nt.

— Cependant, ajouta-t-elle, prenant un air dézagé, j'ai décroché un prix de narration aux Ursulines, et Je crois qu'avec un peu de {empes et d'audaee, Je serais arrivée au pavs de la fiction . . + dJ’avais du goût pour le Mensonge.

Cet aveu gent: fut accueilli par un éclat de rire

— Et l'imagination se Joue facilement des

murailles épaisses du sombre cloître, remarquai-je, pour la pousser à parler encore.

—Oui, répondit-elle, l’imagination est une grade voyageuse . . .

Elle poursuivit :

Mais on est bien placé, tout de même, dans ie monastère de Mare de l’Incarnation, pour évoquer les choses du passé. Il est encore tout imprégné des émanations de l'antique forêt et des vertus de ses premières religieuses . . . J'ai bien des fois arrêté mon regard rêveur sur l2 tronc dévasté du vieux frêne qui prêtait à la fondatrice célèbre son ombre et son feuillage, quand elle réunissait les enfants sauvages pour leur apprendre à lire et à prier . . .

Mais laissons dormir ces souvenirs sacrés. Je les éveillerai quand je serai seule . . . Je tiens à vous raconter l'histoire du vieillard qui vient de sortir, le père de mon mari.

Et voici le récit qu’elle nous fit pendant que l'étrange bonhomme relevait la clôture brisée.

Un jour, des bohémiens passèrent. Il y a longtemps de cela. Ils étaient dix de leur

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bande, vêtus de haïillons éclatants, sales et drôles. Ils dressèrent leur tente sur la place publique, en face de l'église. Le conseil municipal et le corps des marguilliers s'étaient enteudus pour diviser Je prix du permis, L'ontente avait été d'autant plus facile que le Mmarguillier en charge et le maire ne faisaient qu'une seule et même personne.

Un farceur, qui aurait pu faire rire un tas de pierres, Alexandre Marchav bien vous le nommer de la tribune, les €

éque, je peux * avait annoncé, du haut xploits merveilleux promis par les saltimbanques. Pour récompense de sa réclame, il s'était contenté de deux billets d'entrée, un pour lui-même et l'autr

e pour sa moitié . . . Il n’av

ait pas dit pour sa femme, afin de ne pas mentir. Il cultivait un célbat enragé,

La foule l’entourait massée près de lui. Les

honimes d’abord, un cordon noir et large, puis

les femmes plus gaies dans leurs robes de couleurs.

— Vous allez voir, criait-il

de sa grosse voix de bourdon, vous allez voir

pour rien , ,

. EPP re pommnuere en S CR ST sai

presque pour rien . . . pour cinq sous . . « pour dix sous tout au plus, des choses incompréhensibles comme des mystères . . . et tout à fait simples cependant. I] y a un escamoteur incomparable, Il serait de force à escamoter

une élection malgré tous les voteurs, et le ciel malgré le bon Dieu. Vous serez témoins de cent merveilles opérées par la magie. Pas la magie

noire des sorciers de l’île d'Orléans, qui rend

les filles amoureuses malgré elles, et les gar- F cons volages malgré eux ; mais la magie blanche des anciens, qui change une fève én dragée et un bouton en trente sous . . . Vous payez cher quelquefois pour les tours que l’on

vous fait, là, pour rien, vous rirez des tours qu’on jouera aux autres . . . Si vous avez des yeux vous verrez, si vous avez des oreilles vous entendrez le plus extraordinaire des enfants modernes, le grand Victor . . . Le grand Victor, un petit gamin gros comme ça, surpasse par la hardiesse de ses bonds, tous les sauts de carpe des cabrioleurs politiques . . . Je ne fais allusion à personne, et s’il y en a

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qui se sentent atteints, ils seront sans doute assez madrés pour ne pas le laisser voir.

Victor s’enferme dans une boîte et joue des marches au pas de course, comme le ferait un caissier de banque, mais, quand il sort, la caisse est pleine et son gousset est vide,

Ce prodige possède une voix de sirène.

Quand il chante, les rossignols se taisent. Il a des couplets d’une gaieté folle. La statue de sainte Anne, dans le portail de l’église, éclaterait de rire si elle pouvait l'entendre. Il en 2 d’autres qui font couler les larmes à torrent. IT faut ouvrir son parapluie.

Il danse sur la corde plus légèrement qu’un moineau sur la tige du blé. Ne manquez pas de venir admirer ee phénomène.

Il »’est pas seul, Vous pourrez applaudir une jeune Andalouse des bords . . . de la Garonne ! Son oeil noir est si ardent qu'il réduit les coeurs en cendre. Jeunes gens, laissez les vôtres à la maison . . .

Une vieille fée lit dans les mains comma dans un livre ouvert, et vous révèle tout ce que vous aimez ou n'aimez pas à savoir. Tu

Pr PE

pourras venir, chose, tu mettras des gants de boxe.

Il y a aussi un joueur de trompette mandé exprès de Jéricho. Il est retenu pour le jugement dernier. Lui seul, paraît-il, serait capable de réveiller Pierrot Lalleinand, quand le euré prèche sur la boisson,

Venez ! venez ! venez !

Le soir, il y avait foule sous la tente. L>2 joueur de trompette s'était tenu à la porte jusqu’à la dernière minute, soufflant de toute la force de ses poumons dans son cuivre 80nore.

Parmi les curieux se trouvaient les Piquefer ; toute la famille : le grand père et la mère grand”, le papa et la maman, les enfants ; trois générations. Le papa, c'était Dubosquet. I s'était fait Piquefer en devenant gendre.

Il avait amené sa femme pour la distraire d'un long chagrin, et elle, elle avait amené ses enfants pour les voir rire un peu. La vie est monotone aux champs, et les âmes qui

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