‹ Contes vrais [microforme] (volume 2)Chapitre 19 sur 39 · BR M NT UE · texte numérisé non relu

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—Elle était seule ?

— Oui ; il n’était pas encore arrivé

— Viens donc, bavard, me cria Graindamour qui s'éloignait.

—Le vilain, se faire attendre ainsi, ajoutaije en riant, et je courus après mon ami,

Je ne suis pas superstitieux et ma crédulité n'est pas robuste : ce jour-là, cependant il me vint à l’idée d’éclaircir le mystère de cette maison en ruine, gardée par un esprit joyeux ou chagrin. Je flairais une aubaine, une aubaine littéraire, cela s'entend.

Nous marchions à grands pas, Célestin Graindamour et moi, plongés l’un et l’autre dans cette pensée absorbante d'une intervention surnaturelle, quand le tintement d’une clochette fit vibrer la forêt, comme le cri métallique de ce petit oiseau solitaire qui chaque soir salue le soleil couchant. Célestin dit :

—C'est le bon Dieu.

—Le bon Dieu ? répétai-je un peu surpris.

La petite cloche sonnait de temps en temps, à l’approche des habitations, pour inviter les

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à s’agenouiller., Célestin murmura d’une

singulière

—(C'est peut-être pour Tenriette,

Il a'mait ectte jeune fille, je le savais. Au reste, il ne s'en cachait point.

—Mourir de peur, ce serait étrange, remarquai-je.

Deux voitures s'engageaient dans le chemin du moulin, sous la forêt, Dans la première, un homme seul, le sonneur deux hommes, le cocher et le prêtre. Le prêtre, profondément recueilli, trine, dans une custode d’or, le Suprême Viatique . . . Dès qu’il nous apereut, le sonneur fit tinter la clochette deux ou trois fois, en l'agitant au bout de son bras, et il secoua les guides sur la croupe de son cheval. Jean Ta'llon. I] aimait à ‘ val l’occupait plus que le bon Dieu, bien sûr. Je lui criai :

— Pour qui

— Pour la petite Lépire.

L'autre voiture arrivait ; celle du bon Dieu. Nous nous agenouillâmes sur le bord du che-

dans la seconde,

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min, dans Ja poussière, saluant tête nue Je divin Voyageur,

Quand nous fûmes debout, les voitures descendaient la côte de la rivière, dans un sable Mouvant et chaud, au milieu des Sapins odorants, Célestin proposa d'accompagner Je bon Dieu, Je remarquai qu'il filait un peu vite, le bon D'eu, que nous avions Une assez longue route à parcourir, à pied, et que notre dévotion un peu entachée de curiosité, ne serait peut-6tre pas très agréable au Seigneur.

—C'est que J'ai envie d'attendre Ja nuit, répliqua-t-il.

— Pourquoi la nuit 2

— Nous entrerons dans lt maison de Pierre . ,

— Dans la maison de pierre 2 Ja nuit ? ,.. fis-je étonné.

—As-tu peur ?

Je fus blessé dans ma vanité,

— Peur de qui ? peur de quoi ? , .. répodis-je fièrement . .. Allons chez Lépire.

I ne demeurait pas Join, Il habitait une maisonnette d'humble äpparence, en deca de

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la rivière, dans un fonds de verdure riante, où se dépliaient de grands rideaux de sapins sombres, L'eau qui se brisait sur des cailloux jetait à cette chaumière, comme des poignées de Heurs blanches, ses légers flocons d’écume. Ou y entendait le grondement monotone des meules qui brovaient le blé et de la rivière qui tombait du haut de la chaussée . . .

Quand nous arrivâmes, le prêtre était en prière. Des voisins, hommes et fenmes, garcons et filles, agenouillés sur le plancher nu, suivaicat Les mouvements du prêtre, Nous fîmes comime les autres. Sur une petite table recouverte d'un drap blanc, on avait placé un cruc fix de plâtre et deux pâles bougies. Le crucifix portait de larges taches rouges sur le front, sur le côté, sur les mains et les pieds, et les bougies répandaient dans la pièce basse une lueur mélancolique.

Célestin regardait d'une facon singulière Ja jeune malade dont le visage liv'de émergeait de loreiller aux grandes fleurs bleues. Moi je priais ; mais je ne priais pas sans distrac-

tions. Je songeuis à la masure et au payen.

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Tout à coup la moribonde se dressa sur sn couche et jeta un eri :

—J'ai peur !

Le prêtre la calma avec des paroles onetueuses, Un instani après, elle ajouta

—Îl compte son or sous Ja pierre du foyer,

Tout le monde chuchottait :

— Elle est folle... elle est folle.

La mère Fanfan, qui se trouvait près de

moi, me poussa du coude :

—Je vous le disais, il yen a de l'or | Quand le curé sortit de la maison, la malade reposait tranquillement :

— Un ébranlement du système nerveux, fitil... pas dangereux.

Pour la raison, peut-être... pas pour Ja vie,

Nous eausimes une heure avec le père Lépire, le meunier, et d'autres personnes du voisinage, puis nous leur souhaitâmes le bonsoir. Au faîte de l'escarpement, les cîmes des sapins et des épinettes, encore illuminées des feux du

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crépuscule, étaient semblables à des bouquets gigantesques. Au fond, dans l'ombre qui S'épaississait, l’eau coulait tapageuse, avec des flocons d'écume, et les broussailles qui se penchaient sur ele tout le long de la rive, lui faisalent comme une bordure de deuil, Nous remontämes à petits pas, dans le sable fuyant, la côte où serpentait la route. Rendus au sen- {er qui conduit à la masure, Célestin m? dit :

—Viens-tu ?

Je n’y tenais pas, mais une fausse honte me fit répondre :

—Si tu n'as pas peur.

Il éclata de rire. Nous nous enfonçimes dans un chemin tortueux, étroit, sombre, en écartant des mains les branches des aunes et des noisett.ers qui nous barraient le passage. Il marchait vite, voulant me prouver qu'il n'avait point jrur. Comme nous arrivions devant le seuil démantibulé, un eri lugubre : Hou, hou, hou ! réveilla la solitude, et un gros oiseau gr:s apparut sur la cheminée dé la maison.

—Le hibou à Ja mère Fanfan, dis-je, en m'efforçant de rire,

Et Célestin ajouta :

— Un hibou qui ne meurt point, comme la ‘ache dont parlaient les notaires d'antan, dans les donations entre vifs,

Et tout en disant cela, il épaula son arine, Le coup partit, l'oiseau auesi. La détonation roula sinistre sous le dôme de la forêt ; l’oiseau décrivit un cercle noir dans la Dérombné et ses ailes lentes et larges s'agitèrent sans bruit dans l'air immobile, 1] plongea dans la cheminée et se prit à vluler d'une facon plaintive comme la première fois.

—11 doit être blessé, fit Célestin, entrons $ Je le dénicherai bien.

Nous improvisons un flambeau d'é écorce, et nous pénétrons dans la maison en ruine. Le bruit sourd d’un vol de chauves-souris s’éleva de tous les coins, et nous vimes des ailes nues

s'agiter froides et molles autour de nos têtes. Les nocturnes habitants de ces lieux s’indi- £&gnaient de notre témérité, ou se laissaient

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éblouir par la flamme qui sortait tout à coup des ténèbres.

En face du foyer refroidi, il y avait des branches de sapin. C'était un lit où l’on pouvait dormir. L’odeur du sapin a quelque chose d'enivrant ; elle calme la fatigue comme l'arome du pavot, et elle réveille des songes agréables comme une bouffée d'op'um. Quel- | ques unes de ces branches desséchées et couleur de rouille, faisaient ressortir Je vert sombre des branches nouveilement apportées.

Il n'était pas gai de demeurer ainsi plongés dans l'obscurité, sous les plafonds humides, parmi les hôtes sauvages de la masure, en face de cette hideuse cheminée qui servait de promenade à toute la gente redoutable qui fait de la nuit ses délices et des décombres sa retraite miéférée.

Nous jetons dans le foyer quelques branches sèches et nous nous amusons à voir la flamme tordre les ramilles en spirales ardentes, et à écouter le crépitement joyeux des feuilles résiaeuses. Soudain voici que nous apercevons, juché sur la crémaillère enfumée, le long de la paroi couverte de suie, un peu en arrière du

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fou, le hibou fantastique qui nous a salué tout à lheure, Ses yeux étincellent comme des escarboucles, dans les deux cercles de plumes &.'ses qui lui étoilent la tête, et son bec crochü, fermé serré, lui donne un air très mécnant.

Il nous regardait.

—Tue-le, c'est le moment, dis-je à mon ami.

Il me répond qu'il va le prendre vivant. Et aussitôt il se lève du lit de sapin et s'avance vers la cheminée. Je fais de même, tout prêt à l’aider, car il n'était pas aisé de se rendre maître du morose oiseau, sans recevoir quelques baisers de son bec dur et quelques égratignures de ses griffes acérées.

-—Je vais le saisir par le cou, prenas-le par les pattes, ordonne-t-il.

Le hibou ne remuait pas. Il nous regardait toujours d’un air de défi qui n’était nullement assurant, La flamme se repliait comme pour mourir ; la lueur se tamisait comme si elle eut passé dans une brume froide ; le foyer avait des ombres singulières qui dansaient audessus de la cendre. Le hibou paraissait gros-

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11 est énorme, observai-je.

-—Je n’en ai jamais vu d'aussi gros, répondit Célestin.

Nous nous avancions les mains tendues. Célestin regardait le cou renflé de l'oiseau, moi J'avais les yeux fixés sur ses pattes,

—Mais il grossit toujours ! repris-je épouvanté,

Ses griffes paraissaient enfoncées dans Île bois enfumé de la crémaillère, et le bee s’entr’ouvrait menacant maintenant Nous étions tout prêts, et il ne pouvait nous échapper. . . Un hibou, ça ne s’élance pas avec la vivacité Gun oiseau-mouche, Et puis, il ne pourrait soulement pas déployer ses ailes dans cet antre étroit. Célestin fit un mouvement brusque pour lui saisir le cou, et il ne saisit rien. Je fs la même chose pour les serres, et mes mains restèrent vides. Une sueur froide mouilla nos fronts.

—(C'est étrange, murmurai-je en reculant.

—Il y a du diable, s'écria Célestin qui se fichait. °

Il était un peu colère, Graindamour, et entôté aussi. . ,

Nous jetâmes des branch-s dans le foyer, QU nous avions peur des ténèbres maintenant.

-—Allons-nous-en, repris-je, nous reviendrons demain dans la journée.

—Je suis venu, je reste, répondit mon com- Pagnon.

I n'avait pas fini de parler qu'un long gériissement monta du fond de l’âtre. On aurait dit que la voix dolente sortait du milieu des flammes. Nous nous regardons avec terreur.

Alors on entend un son argentin, le son des Lièces de monnaie qui tombent les unes sur lé: autres, puis une voix chevrotante se met à compter :

— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix. .

Cela ne finissait plus. Ensuite, quand Ia voix eut compté jusqu'à mille, il se fit un bruit ét ange, tantôt clair, tantôt sonore, comme si une main fiévreuse avait brassé toutes les pièces d'argent, et un rire aigu, saccadé, s'élança cemme un jet de feu dans la cheminée,

Nous pensions au récit de la mère Fanfan ef à toutes Les histoires de revenants qui se racontent sous le chaume,

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—Nous ne pouvons rien contre les esprits, o'servai-je, nous parlerons de cela au curé.

Célestin ne me répondit pas : je vis qu’il était furieux. Il souleva la trappe de la cave et cria :

—Donne-moi mon fusil. . .

—S'il y a un homme ici, qu’il parle ou je fais feu, reprit-il, et si Je tue. . .

Le silence demeura profond, effrayant.

—Pas de réponse ? . . . tant pis !

Il arme son fusil et lâche la détente. Le coup était dirigé vers la cheminée. Le rire recom-

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riença amer et moqueur, comme un hoquet de damné.

—Je m'en vais, lui dis-je épouvanté.

— Attends un peu.

Il prend une poignée de rameaux secs, y met l: feu et les Jette dans la cave. Tout le dessous du plancher à demi-pourri s’éclaire. C'était humide et vide. Il n’y avait personne dans ee trou infect qui n’était pas aussi grand que la cuisine au-dessous de laquelle il avait été creusé. Des toiles d’araignée, pendaient comme des crêpes funèbres aux angles des poutres

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rongées par la vétusté. Des rats épouvantés de 4 tant de lumière s’enfoncèrent dans leurs ceachettes profondes, et un crapaud qui sautait

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lcurdement sur le sol fangeux, s'arrêta tout à coup, gonflant son ventre blanc et son dos grià sâtre émaillé de verrues, Il fixa sur nous avec une troublante mélancolie, ses deux beaux

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i 4 veux noirs cerclés d'or, ses yeux ronds, veloutés, brillants comme des perles sans prix.

—Ïl n’y a personne, observa Célestin ; al- | lons-nous-en, | Je profitai de cette heureuse disposition de FE lücn ami pour me précipiter dehors.

—Veux-tu revenir avec moi, demain, me acmanda-t-il, quand nous fûmes sur la route ? Je lui répondis que j'en avais assez. Il me recommanda beaucoup de ne parler de rien.

; Il avait son idée, Je promis le secret et le ; gardai fidèlement. . . Vous êtes les premiers,

; chers lecteurs, à qui je le révèle.

FE | Vous allez me dire sans doute, que vous ne 1 vcyez pas en quoi mon amia été plus chanceux L que moi. C’est vrai, et je vais être obligé d’é- \ c'ire une autre petite histoire, pour racheter

: la parole . . . À demain.

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