‹ Contes vrais [microforme] (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · LE SPECTRE DE BABYLAS · texte numérisé non relu

LE SPECTRE DE BABYLAS

(Suite de “ Maison hantée ”)

Elle longeait, d’un pas indécis, le chemin voussiéreux qui passe comme un rayon de lumière blanche à travers les chènes sombres de la rive. Parfois elle s'arrêtait, la tête penchée dans une réflexion amère, ne s’occupant ni des bruits de la route, ni des appels de la prairie, ni du murmure des eaux. Parfois aussi, les

yeux levés vers le ciel, elle parlait d’une voix

dolente et charmeuse, en décrivant de la main des gestes gracieux.

El'e n’était plus jeune, et ses cheveux grisonnaient, frisottés avec une eertaine coquetterie sur son front hâlé. Elle n’avait pas de

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rides, mais une joue fraîche encore, des dents blanches et fermes dans leurs alvéoles, et des yeux d’un bleu pâle, où l'éclair de l'intelligence ne s’allumait plus qu’à de rares intervalles.

EI: n'était pas laide ainsi avec son épaule tombante et sa poitrine en Lberté sous les plis d’un mantelet.

Pauvre Henriette Lépire !...

11 y avait longtemps qu’elle traînait, au milieu des siens, une existence lamentable, Elle était douce et complaisante. Elle savait encore travailler au < métier ” et filer la laine ; mais elle paraissait oublier tout à coup de faire glisser la navette entre les brins croisés de la chaîne, ou de peser du pied sur la pédale du rouet, pour faire tourner le fuseau. Elle éprouvait des joies enfantines qui finissaient souvent dans les pleurs. Elle voyait, dans un monde

idéal, des choses qui la transportaient de plai-

sir ou d'horreur ; elle entendait des chants qui la ravissaient ou des lamentations qui la faisaient tressaillir douloureusement,

Le jour où nous la rencontrâmes, Célestin

re Graindamour et moi, elle était dans un modes ment de calme et douce tristesse, Elle sortit de elli- son réve en nous apercevant, et vint à nous. er —C'est le payen qui m'a tuée, dit-elle...

l avait pris la forme d'un hibou pour me parpv ler... Je lui pardonne le mal qu'il m'a fait, plis car je suis au ciel,

Et elle se mit à chanter.

| — Tenriette, fit Célestin, te souviens-tu des né À jours de notre jeunesse ?.., de nos veillées, Elle à l'hiver 2... de nos danses, l'été, autour de la Lt n grosse gerbe 2...

ne” à Elle porta la main à son front et parut cher- ALEE k. cher.

e la F Oh oui, reprit-elle vivement ; tu m'ai- > du 4 mais en ce temps-là...

rou- ; —Je l'aimais, dit Célestin, et si tu n'es pas vent 4 ma femme, c'est que le bon Dieu ne l’a pas onde É voulu... plai- ; —Ne parlons plus d'amour, car je suis qui À morte... J'ai beaucoup souffert, mais aufai- \:

jourd'hui je ne souffre plus, je n’ai plus de COTPS.

stin

—Depuis combien de temps êtes-vous morte, lui demandai-je ?

—Je n’ai pas compté les jours, parce qu'ici le soleil ne se couche jamais.

—Et pourquoi êtes-vous morte, vous jeune et belle ?

— Pour laisser la place à la petite Iréné Ca-

ron...

La petite Iréné Caron, c'était la femme de Célestin. Nous partimes d’un éclat de rire.

— As-tu encore peur de mes écus blancs ?

demanda Graindamour, en tirant de son gousset quelques pièces d’argent.

La malheureuse fille pâlit tout à coup. Elle regardait les écus avec une fixité inquiétante, comme si elle eut vu s’y dessiner des figures extraordinaires. Soudain, elle repoussa la main de Célestin et s'enfuit en criant :

—d'ai peur ! j'ai peur ! j'ai peur !

— Pauvre Henriette ! soupira mon ami.

Après une minute, il ajouta :

—]1 n’y a pas au monde d'arme plus redoutable que la langue.

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Je placai là un gros point d'interrogation, Fais de même, ami lecteur,

Nous ne nous étions pas vus, Célestin et moi, depuis vingt ans au moins. Attendez. La dernière fois, c'était dans la maison hantée, sous le bois du moulin, Nous avions ressenti les frissons d’une grande épouvante, Moi du moins. 1 devait y revenir le lendemain, Moi, le lendemain, j'étais appelé à Québee, par un homme dont je bénis la mémoire, pour prendre charge de Ja bibliothèque de li Pégisliture.

Pendant vingt-cinq ans, je vécus en tête-àtête avee les livres, et je ne songeai guère à Ji maison hantée, Je n'y songeai même pas du tout, jusqu'au jour où un autre homme...

Mais que Dieu nr'aide à pardonrer !... I y avait done vingt-cinq ans. Comme Île temps passe vite !

Célestin me dit :

—Tu vas comprendre. Au reste, tu connais le monde mieux que je ne le connais moimême, et tu sais avec quel plaisir il pratique

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la médisance et la calomnie. On dirait qu'il n’y a qu’une certaine somme de vertus à se partager, et que plus il y en a ici, moins il y en a Îlà.

— À propos de quoi cette tirade ?

— Parce que linfortunée que tu viens da voir a été calomniée, et que des gens implacables Ja montrent encore du doigt en disant :

—C’est une punition.

—Je sais, répondis-je, que nos gens aiment à faire intervenir Dieu dans leurs petites affaires. Ils rétrécissent beaucoup le cerc'e d° notre liberté. Quand ils ne vivent pas en bon compagnonnage avee le ciel, ils deviennent fatalistes, et disent en branlant la tête :

—Ce'a devait arriver.

—Te souviens-tu de Ia mère Fanfan ? demanda mon ami.

—Farfaitement ; nous l'avons rencontrée ici, tout près, le soir de l’apparition de ce damné hibou dans la masure.

—Te rappelles-tu ue parole malheureuse qu'elle a dite au sujet de Henriette ?

—J'ai compris que la jeune fille était ve-

nue à un rendez-vous... C'est la seule chose dont je me souvienne.

—C'était un mensonge, La vieille répétait sans doute ce qu'elle avait entendu dire, mais tout de même, elle manquait à la charité.

—Elle en a laissé entendre plus qu’eile n'en ä d.t, observai-je. Infortunée Jeune fille, repris- Je, Je regrette de t'avoir calomnice. .. par pensée ! Et j'ai aussi terni alors, en mon for intérieur, la réputation sans tache de mon meilleur ami. ts

Célestin me dit en souriant qu'il me pardonnait.

—N’a-t-elle donc jamais recouvré la raison, lui demandai-je ?

—Si, si, et pendant une année je lui ai fait ma cour régulièrement.

Il ajouta, une minute après :

—Je devais l’épouser... Elle m'avait aimé quand j'étais pauvre, je lui restai fidèle quand Je fus riche...

— Riche, toi ? m'écriai-je... Comment cela ?

— Attends un peu, tu vas le savoir, fit-il en se rengorgeant,

—Chanceux, va !

—Tu ne devines pas !

—Deviner ?... Il y a bien des moyens da faire fortune... Non, pourtant, puisqu'il y a tant de déshérités... La fortune, cest un coup de hasard. C’est une coquette qui fuit quand on veut l’étreindre, et qui vient quand on est endormi...

Tout en disant ces choses du bout des lèvres, je cherchais... Soudain un souvenir remonta du pa:sé, comme un éclair qui sort de la nue.

— La maison hantée !... Un trésor ! fis-je vivement.

— Un trésor, en effet, dit mon compagnon...

Ces pièces d'argent que le spectre comptait, et dont le tintement clair le faisait rire... Je te révèlerai tout. Pour le moment, tu vas apprendre comment ont fini mes premières amours.

L'époque de mon mariage avec Henriette était fixée. Ce devait être après les récoltes. Nous avions une bonne quinzaine de répit, en

ce temps-là, entre les récoltes et les guérets. Pourtant le grain ne môûrissait pas aussitôt qu'aujourd'hui...

—Et l’on semait moins, ajoutai-je, pour dire quelque chose.

—Ce qu'il y a de certain, c’est qu'on travaillait moins vite, Il fallait couper le grain à la faucille ou au “ javelier ”.

—Et maintenant vous vous promenez dans vos champs. commodément assis sur vos faucheuses ou vos rateaux.

—C’est le progrès.

—C'est le progrès, mais ce n’est pas la richesse... Ce n’est qu'un déplacement de forces, et il y a souffrance partout en attendant que l'équilibre se rétablisse. Quand cinq moissonneurs promenaient Ja faux dans les grands blés, ou liaient les gerbes pesantes, ou conduisaient à la grange les charette aux larges roues, il y avait du pain dans cinq familles...

J'éta's pour continuer sur ce ton ;: il me dit brusquement :

—À qui la faute ?... Tous nos bras s’en vont à ta manufacture...

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Et c'était vrai.

Aujourd’hui encore ne dirait-on pas que les jeunes gens rougissent de conduire la charrue et d’ensemencer le champ qui a nourri leurs pères ?... Le travail rude et noble du défricheur leur fait peur. Ont-ils done perdu toute virilité ? Ils s’en vont à la ville, ils s’en vont aux Etats-Unis, surtout, et là, jetant aux quatre vents leur sotte fierté, ils se font valets et ne reculent devant aucune humiliation.

Les bras sont peut-être moins fatigués, le soir venu, mais les coeurs sont moins allègres, assurément...

On se grise au son des pièces b'anches que l'on compte chaque semaine, et la main ne se ferme pas pour les retenir...

On oublie que ce n’est pas en gagnant beaucoup que l’on s'enrichit, mais que c’est en dépensant peu... Ë

— Tous nos bras s’en vont à la manufac- (l ture !... :

Frappé de la remarque opportune de mon ami, Je m'écriai : , }

— L'amour de la vie libre, loin du foyer pa-

Rte io fun

ternel, prépare pourtant de lourdes chaînes aux enfants trop tôt émancipés !

Le patriotisme, cette religion humaine, so-ur bien aimée de la relig.on divine, le patriotisme sent faiblir l'élan qui l'emportait, et l'oubli des exigences sévères de la morale amène la mollesse du caractère !...

On ne prie pas, et le flambeau de la foi s'éteint vite quand il n’est pas ranimé par le souffle sacré de la pr'ère !...

Certes ! loin de la maison des vieux pa ent:

ou loin du soleil de la patrie, toutes les énergies ne S'étiolent point, tous les beaux sentiments ne sont pas inconnus, tous les nobles désirs ne sont pas vains, tous les fruit: du labeur ne sont pas perdus !... Il y a des efforts qui triomphent, des volontés qui sont invincibles, des souvenirs qui ne meurent point, des croyances qui ne se laissent pas éconduire du sanetuaire intime : mais les naufrages sont fréquents sur l’invisible et tempétueux océan cù voguent les âmes :; ils sont fréquents surtout lorsque ce port béni que l’on appelle Ja

rohncnapiinnnit

patrie ou le foyer, est descendu sous les brumes d’un horizon lointain !

—Une belle tirade, interrompit mon ami, c'est dommage que ta voix se perde dans la solitude des champs...

— Parlons quand même, répondis-je, disons ce qu’il faut dire. Qui sait si les échos ne porteront pas nos paroles aux défricheurs de làbas ou de l'avenir... Mais je veux bier me taire et t’écouter...

Et il reprit :

—Je songeais depuis longtemps à fiancer Henriette. Je voulais lui donner un anneau d’or et une bague ornée d’une belle pierre.

Nous nous rendîmes à la ville ensemble, par le bateau. C'était un lundi. Je m’en souviendrai toujours...

Elle paraissait joyeuse et parlait volontiers de l'avenir heureux qui se levait devant elle. Le passé ne l’effrayait plus. Elle le voyait avec calme s'éloigner et se perdre en l’abîne qui s’ouvre éternellement derrière nous.

Le bateau accosta le quai, vers les cinq heures du soir, et nous débarquâmes avec la

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foule des Passagers, par l'étroite passerelle où se précipitaient les cochers et les bouchers de la ville.

Une pieuse coutume appelait alors à humble église de Notre-Dame des Victoires, les habitants ” qui venaient au marché : et souvent la célèbre petite nef avait peine à contenir la multitude dévote. C'était un va-etvient continuel, La porte roulait toujours sur ses gonds et le bénitier était mis à sec,

Après une bonne prière, on étalait ses denrées sur le pavé des halles et l'on guettait l'acheteur. Les choses se passent encore un peu Comme cela aujourd'hui. On Va narfois à l'église faire une prière avant de mettre en veute sa marchandise, Cela ne veut pas dire que l'acheteur doit fermer les yeux et payer le prix demandé tout d'abord. Nos cultivateurs sont malins, et ce n’est pas sans ra'son qu'ils essaient de mettre ainsi de leur côté la bonne Vierge Marie.

Nous allämes tous deux, elle et moi, nous agenouiller devant le saint autel, parmi les nôtres. Nous sortîmes l’âme en paix et rem-

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plis des plus douces espérances. Nul ne sait ce que lui apporte l’heure qui va sonner.

Voilà que nous nous arrêtons bientôt devant une vitrine étincelante, Le rayonnement des joyaux nous captivait.

— Vrais ou faux, ajoutai-je encore, car ce west qu'à l'épreuve que l’on connaît la valeur d'une chose... ou d’un homme...

Ma sage ob:ervation passa inaperçeue. Il disait

— Nous entrons tout émus. Moi, je redoutais un peu les prix, elle ma libéralité. Klle resta toute confuse lorsque je lui dis de choisir. Elle n'uosait. Le bijoutier aidant, elle finit par se décider. Si tu avais vu le regard d'amour et de reconnaissance dont elle m’enveloppa !...

—Tiens ! elle était femme, et jamais une femme n’enveloppe...

Inutile de continuer, il ne m'écoutait pas plus qu'auparavant.

—Quand vint le moment d’acquitter la note, dit-il, je t'rai de mon gousset une poignée de pièces blanches. Le marchand eut un sourire de satisfaction. Ma fiancée leva les yeux de

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dessus ses joyaux, et les porta machinalement vers mes bons vieux écus.

Je les empilais en les comptant avec Jenteur, par plaisir et pour ne pas me tromper.

Sentant son regard peser sur mon trésor et sur moi tour à tour, je me détournai un peu pour lui sourire, Elle était d’une paleur affreuse.

—Qu’as-tu donc ? lui demandai-je tout surpris.

Elle ne répondit rien. Le marchand courut chercher un peu d’eau froide. Il pensait qu'elle allait s’'évanouir, Je le croyais aussi.

—Oh !'ces figures !... Ces monstres !...

fit-elle alors, les yeux hagards, la bouche stupidement ouverte... Ils veulent m'ôter mes bijoux !... Allons-nous-en !... J'ai pcur !

j'ai peur ! j'ai peur !...

Elle était redevenue folle, Cette fois, il n'y eut plus de remède, et Je dus l'oublier.

Nous avions marché longtemps en causant ainsi, et nous suivions maintenant {a route de

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k Pinière, qui relie le chemin du moulin À celui de la grande côte, le long du fleuve. Nous uous laissâmes tomber sous un bouquet de trembles, auprès d’une mare calme où des araignées d’eau sveltes et légères, se jouaient à l’envi, entremélant comme des arabesques, sur la surface huileuse, de petits sillons frémnissants qui s’effacaient aussitôt.

Là-bas, vers le nord, le grand fleuve endormi paraissait un lac d'argent dans les longues échancrures de ses côtes sombres, et les arbres des bords se découpaient comme une couronne royale sur le fond éclatant des eaux et du ciel. Le soir arrivait et les oiseaux remplissaient l'air de leurs cris d’allégresse. Pourtant, on aurait dit qu’il y avait des plaintes au milieu de ce concert d'amour. Mais non

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