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jours au hasard, mais souvent se dirigeaient vars une maison cachée comme un nid dans un bouquet d’ormes, au bord de la grève, Quelquefois elle passait devant la porte de cette maison, la tête penchée afin de ne voir personne ; quelquefois encore elle s’arrêtait eur le seuil, appelait les enfants qui se sau-
.vaient, et demeurait de longs instants les bras
croisés sur sa poitrine, et comme muette de stupeur. Nul n'aurait pu dire ce qui se passait alors dans son esprit malade. Elle entrevoyait peut-être à la lueur d’un éclair, l’abîme où sa pauvre raison avait sombré... EKlle essayait peut-être de renouer le fil rompu de ses idées, de ressaisir la trame de sa douce existence.
Le plus souvent elle entrait, et si la ménagère était seule, elle demandait un verre d’eau, Luvait une gorgée et poursuivait sa course.
Quand le maître n’était pas sorti, elle se disait fatiguée et acceptait une chaise. Bientôt ses veux bleus s’allumaient au fond de sa figure tout à l’heure impassible, et sa bouche, amèrement triste, se fermait dans un sourire naviant. Elle buvait l'ivresse sans souci du réveil
miochain. Elle ne songeait plus au départ tant aw’il restait là, lui, l’homme aimé.
Or, cet homme était mon ami Graindamour, cet homme chanceux dont Je vous ai parlé déjà dans Maison hantée ”. Madame Graind'amour ne s'était jamais montrée jalouse de ces singulières attentions d’une folle. Elle se plaisait même parfois à attiser la flamme inconsciente mais redoutable qui consumait l'âme de l’ancienne amie de son mari, Pauvre âme souffrante, ee ressemblait à l'épave en feu que ballottent les vagues de la mer, au milieu de leurs inquiétantes solitudes. Le monde était pour elle une immense solitude aussi... Elle n’en comprenait ni les appels séduisants, ni les douloureuses inconstances, et pourtant elle éprouvait l’amer ennui des âmes délaissées.
Célestin devenait pensif. La vue de cette femme qu’il avait aimée aux jours ensoleillés de sa jeunesse, lui rappelait des félicités à jamais perdues. Une tristesse vague passait sur son front et il commençait à ressentir un attendrissement dangereux.Il se demandait comment dans ce coeur brisé, l’amour n'avait pas som-
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Lré avec les autres sentiments. Il sentait de plus en plus la chaleur de ce rayon mystérieux qui lavait inondé malgré son indifférence et son éloignement, et il se trouvait cruel.
C'était peut-être sa faute, à lui, si le choc evait été mortel, Le désespoir avait pu s'ajouter à l'effroi... S'il fut resté près d'elle, le trouble se serait peut-être calmé... L'amour est un remède puissant quand il m'est pas un mal qui tue, I] l'eut sauvée 1... Et alors l'épouvante fatale qui avait ébranlé la raison de cette infortunée lui apparaissait comme une chose monstrueuse et 1l était tenté d’accuser la justice de Dieu.J amais encore il n’avait compris l’inéluctable malheur. L’aimait-il plus, cette femme, qu’il ne l'avait aimée autrefois ? Oh ! non, se disait-il ; mais il avait vieilli, son intelligence s'était developpée, il voyait de plus loin, il Jugeait mieux...
Le nuage montait et projetait des traînées : ombre sur la limpidité de sa conscience...
Sa femme vit bien, à la fin, qu’il souffrait et que sa tendresse se refroidissait. Elle n’essava point de le consoler. Elle ne pensait pas qu’il pouvait se détacher d'elle. Elle avait ses
enfants, Et puis, une femme de ménage n'a guère le temps de s'oce uper des hommes, mème de son homme... C'est elle qui faisait cette téHexion, [ne lui venait pas à la pensée que l'amour vit plus longtemps de rêves et de souvenirs, de regrets et d’ espoirs que de passagères satisfactions : et cet instinct irrésistüible et doux qui ramenait la folle à son fover, l'umusait plutôt qu'il ne l'inquiétait,
— Ma pauvre Henriette, Jui dit-elle un soir, tu aimes mon mari, je crois,
La folle était 1à depuis une heure, assise auprès d'une fenêtre par où descendait une serbe de lumière, et elle regardait touinover légèrement, dans ee ‘avon de feu qui traversait la pièce comme un glaive étince lant, un “ot d’atômes invisibles ailleurs. Célestin venait d'entrer, et il se tenait debout contre ia cheminée, cherchant d'une main distraite sur la corniche de bois peint, sa pipe et son tabac. Ses regards tombaient avee complaisance sur sa malheureuse amie et son coeur se serrait dans une angoisse.
Henriette la folle était devenue pâle, et il se
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faisait un travail singulier dans son esprit. La violence de l'amour qui trouble si souvent notre raison, paraissait dégager la sienne des nuages qui l’obscurecissaient depuis tant d’années. Des larmes mouillaient ses grands yeux d'azur douloureusement ouverts, et sa poitrine se soulevait lentement sous l'émotion contenue. Et quand madame Graindamour lui dit : Tu aimes mon mari, Je crois, elle répondit frémissante :
—L’'amour, c’est le souffle du bon Dieu...
s’embrasser, c’est...
Elle ne savait plus et elle cherchait.
—C'est se goûter, ajouta Célestin, en souriant. Et il s’approcha d'elle, L’infortunée comprit. Elle se leva d’un bond et lui jeta autour du cou ses bras durs comme des cercles d'acier.
Madame Graindamour éclata de rire.
—Te voilà bien enchaîné, dit-elle à son mari.
Lui, il était ému ; il était confus, car il se sentait devenir coupable. Il fit un léger effort pour rompre la chaîne troublante qui le retenait.
" —ÂAssez, Henriette, fit-il avec douceur... À: Ma femme va se fâcher..…. Elle est jalouse. l — Ta femme, reprit la pauvre insensée, ta | | femme, c'est moi !... Est-ce que tu ne me reconnais plus ?.., Regarde-moi done bien, je suis Henriette...
Elle s’'interrompit un moment, ct son visage tout à l'heure souriant, prit une expression d’indicible étonnement.
—Mon Dieu ! recomtmencça-t-elle en dé- FE nouant ses bras, quel rêve affreux J'ai fait ! ist-ce que j'étais folle ?... Que nr'est-1l ar- | B 4 rivé ?... Il me semblait que tu m'avais abandonnée le jour même de notre mariage, et que, däns mon désespoir. je m'étais enfuie au fond des bois, parmi les bêtes sauvages... Et les bêtes sauvages ne voulaient pas me dévorer pürce que j'allais être mère... Combien de temps suis-je restée en cet état ? Je l’ignore. Dis-le moi... Une autre femme, plus cruelle que les bêtes de la forêt, se luoquait de moi et FL me disait en riant : | —Ton mari, il m'aime, il m'appelle... Tu ne le presseras jamais plus sur ton coeur Oh ! comme j'ai souffert !
Mais c’est un rêve, n'est-ce pas 2... C'est un mauvais rêve que J'ai fait... C’est fini maintenant... Me voici réveillée, tout à fait réveillée... je ne dors plus...
Elle porta ses regards autour de la chambre cé parut tomber dans un étonnement nou- VEaU.
—Où sommes-nous ? s’écria-t-elle tout à coup. Nous ne sommes pas chez nous !... Et, cette femme qui nous regarde, qui est-elle ?... Viens ! allons-nous-en... je ne me sens pas bien dans cette maison étrangère... Tu ne me réponds rien... Qu'us-tu donc ?... Comme te voilà changé !... Ce n’est plus toi, Célestin. Gn dirait un vieillard !... Tu étais jeune, il y a une minute, jeune et beau !... Reprends donc ta jeunesse, nous sommes au jour de
notre mariage... Tu pleures ?... Pour-
quoi ?... Que signifie done ce mystère ?...
Vais-je retomber dans mon sommeil affreux ?... Est-ce la mort ? est-ce la folie ?...
Mon Dieu ! ayez pité de moi !
Elie s’affaissa sur le plancher, aux picds de Célestin...
Et la jeune femme de mon ami ne riait
- plus... Elle ne riait plus, mais de gro:ses larmes roulaient dans ses yeux...
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Les jours longs et brûlants de l'été s'étaient l'un après l’autre éteints dans les brumes léuères qui couronnaient les montagnes du couchant, et avec eux, dans le coeur de l’homme, s'étaient de même éteints bien des souc's amers f L et des inquiétudes mortelles ; mais Célestin | n'avait plus retrouvé Ta paix d'autrefois, et il allait se consumant dans la mélancolie, |
, Le spectre de la maison hantée se dressait devant ses veux, comme le soir où nous avions : csé troubler son repos de dammé., Il entendait Ï | 4 comme alors le son argentin des pièces de monnaiïe que Ja voix sépulerale de Pavare auber- | giste comptait sous la pierre de 11 cheminée. 3 Les rires et les gémissements du fantôme ar- 4 rivaient tour à tour à ses oreilles, comme des reproches ou des menaces. 11 n’entendait plus 4 les paroles qu'on lui adressait : il était ob- ' sédé. Les amis parlant entre eux disaient : L —Célestin a quelque chose ; il n’est plus 11 le même... On dirait que les remords le ron-
gent... Rien d'étonnant après tout... Cet argent qui est tombé tout à coup dans ses poches, vous vous souvenez ? d’où vient-il ?... On ne l’a jamais su... Il ne l’a jamais dit... C'est un mystère pour tout le monde... Bah !
il vaut mieux rester pauvres et joyeux comme nous autres... L'argent du diable retourne en son...
Une fois, Pierrot Miquelon conta sérieusement que Célestin s'était fait recevoir francinacon, dans sa Jeunesse, et que depuis ce temps, il appartenait au diable. IL y avait de quoi rendre sérieux.
À la mort, le diable en personne viendrait réclamer son âme au tribunal du Souverain juge. Il produirait un papier signé avec du sang, Le Père Eternel n'aurait qu’à faire droit. Ce monsieur Lucifer est un retors et ses comptes sont bien tenus. Soyez sur vos gardes, aveugles affiliés de la secte infernale !... Soyez aussi sur vos gardes, 6 chrétiens impitoyvables, qui chaque dimanche venez courber devant le Dieu des humbles vos têtes pleines d'orgueil, venez ouvrir devant
Dre mme ce enr nent
le Dieu de charité, vos coeurs pleins de mA1lice !... Le diable n’aura peut-ôtre pas besoin d'un papier signé de votre sang pour emporter vos âmes.
XX
Les travaux des champs étaient finis. La récolte avait été bonne, et les granges pleines jusqu’au faîte, promettaient l'abondance pour Vhiver qui allait venir.
Célestin avait coutume de se réjouir à la vue de ses fenils où le foin et le trèfle dégageaient leur doux arome, à la vue des “ tasseries ” où les gerbes laissaient pendre comme des grappes de diamants les épis mûr:, Au- Jourd’hui, il regardait avec indifférence les riches produits des sillons et des prairies. L:s chevaux hennissaient Joyeusement ; les boeufs et les génisses au poil luisant beuglaient tour à tour comme pour le saluer, lui leur maître toujours fidèle à leur apporter le mil suceulent et la paille dorée, l’eau fraîche et l’avoine réchauffante, mais il ne les entendait plus !...
Henriette la folle ne venait plus qu’à d